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Le taureau par les cornes

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Easy Rider, le veau d'or du "Moses und Aron" de Romeo Castellucci
Easy Rider, le veau d'or du "Moses und Aron" de Romeo Castellucci

Sur le plan culturel, le Front National se positionne contre la création contemporaine et son supposé "élitisme", et tente de s'approprier la figure de Jean Vilar, ce que conteste le milieu du théâtre. Côté défenseurs de la cause animale, après le homard de Rodrigo Garcia, ils font du taureau de Romeo Castellucci sur la scène de l'Opéra Bastille leur nouveau cheval de bataille.
Marion Van Renterghem a mené dans M le Magazine du Monde une longue enquête sur le “nouveau terrain d’expression” qu’est la culture pour le Front National. Surprise, sur le site du parti, “à la partie « culture », quel est le héros cité en exemple, symbole de l'exception culturelle française ( « menacée par la globalisation mondialiste ») et de la démocratisation de la culture ? Jean Vilar, ancien directeur du Théâtre national populaire, fondateur du Festival d'Avignon et compagnon de route du Parti communiste ! « Notre vie culturelle ne sait pas suffisamment se mettre à l'écoute des goûts et des attentes de notre peuple – comme Jean Vilar et son Théâtre national populaire ont su le faire un temps, indique le site du FN. La démocratisation culturelle est en panne. » Après la mention habile par Nicolas Sarkozy, dans son discours de candidature à la présidentielle de 2007, du socialiste Jean Jaurès, c'est maintenant au tour du Front national d'évoquer Jean Vilar dans son programme électoral. De la triangulation à tous les étages. De la stratégie du trompe-l’œil , analyse Marion Van Renterghem

Prière de déranger ! La résistance contre cette récupération n’a pas tardé à s’organiser, rapporte Michel Guérin dans sa chronique du Monde. “ « Vilar se situait exactement à l'inverse des thèses d'exclusion, de repli identitaire, de populisme et de haine développées par le Front national », écrit par exemple [aujourd’hui dans L’Humanité ] Didier Deschamps, directeur du Théâtre national de Chaillot. L'heure est aussi à la mobilisation après la sortie culturelle de Marion Maréchal-Le Pen du 6 septembre. […] A Marseille, [celle-ci] s'est moquée des « bobos qui font semblant de s'émerveiller devant deux points rouges sur une toile, car le marché aurait décrété que cet artiste a de la valeur ». La tête de liste FN en PACA a deux cibles : une culture de rupture, celle qui dérange, choque, se coupe de « notre civilisation » ; et une culture « d'élite, inaccessible au peuple ». Autant qu'elle dise qu'elle n'aime pas la culture tout court, commente Michel Guerrin, car, depuis Lascaux, la création progresse au rythme d'œuvres transgressives mal reçues par le plus grand nombre. […] Les responsables de théâtres ou de festivals en PACA ont signé un manifeste dont le titre, « Prière de déranger ! », est une façon de dire comment ils conçoivent leurs missions. Le samedi 28 novembre, une semaine avant le premier tour des élections régionales, ces mêmes acteurs se retrouveront à la Friche de la Belle-de-Mai, à Marseille, pour défendre une création « transgressive » : débats, concerts, performances, fresque géante à partir de points rouges… Cette mobilisation ne fera en rien reculer le FN et ses électeurs , estime sans illusion le chroniqueur Culture du Monde. Elle augure juste de relations tendues avec le monde culturel si ce parti venait à l'emporter en PACA et dans le Nord. Marion Maréchal-Le Pen a promis un coup de balai. Mais que pourra-t-elle faire ? Les conseils régionaux, ensemble, donnent autour de 700 millions d'euros par an à la culture, soit autour de 9 % des dépenses des collectivités locales dans ce secteur. Modeste, mais essentiel pour boucler les budgets des grosses institutions et faire vivre une multitude de petits projets. Qui pourraient être malmenés. […] L'opéra Moïse et Aaron, de Schœnberg, [dont la dernière se termine en ce momentmême] à l'Opéra Bastille, est une œuvre à faire hurler le FN , écrit plus loin Michel Guerrin : une musique de rupture, sans le moindre passage mélodique, dans un temple de l'élite. La première représentation, le 17 octobre, était réservée aux moins de 28 ans au prix de 10 € – belle initiative. On jurerait qu'un jeune qui n'a jamais mis les pieds à l'opéra aurait aimé cette œuvre biblique et sauvage. Sans doute grâce à la mise en scène de Romeo Castellucci, d'une beauté époustouflante au premier acte. La musique sculptée par les images, et vice-versa.”

Taureau star Et d’un taureau mélomane, au nom très « contre-culturel » d’Easy Rider. Dont la présence n’a pas réjoui tout le monde. En effet, après le homard de Rodrigo Garcia, voici que c’est le taureau de Romeo Castellucci qui en irrite certains. “Il n’est ni alto ni soprano, mais sa seule présence sur scène fait s’élever beaucoup de voix , constate Florence Méréo dans Le Parisien. Car Easy Rider n’est pas tout à fait le genre de diva qu’on a l’habitude de voir sur les planches de l’Opéra Bastille. Ce taureau y est pourtant en représentation […]. Le bovidé, âgé de 7 ans, a obtenu le rôle du veau d’or […]. Mais son apparition, à deux reprises, dans une cage en verre fait voir rouge aux associations de défense des animaux. Sur les réseaux sociaux, elles ont pris le problème par les cornes pour dénoncer le sort réservé à Easy Rider. Une pétition mise en ligne [le 3 novembre avait] déjà recueilli près de 20 000 signatures [en trois jours]. « L’Opéra national de Paris enferme un taureau dans une boîte en verre. Aucun animal ne devrait être utilisé pour notre divertissement », accuse le texte adressé à la ministre de la Culture, Fleur Pellerin. « Nous constatons les réactions mais ce n’est pas la première fois que des animaux interviennent sur scène. Ce taureau est parfaitement traité. Il n’est absolument pas sous tranquillisants », assure l’Opéra de Paris. L’éleveur d’Easy Rider descend aussi dans l’arène pour défendre les conditions d’acteur de [sa bête]. « On l’a habitué à la musique. Cela fait des mois qu’on lui passe dans son pré l’opéra de Schoenberg et qu’on le familiarise aux éclairages. Il est trente minutes sur scène à peine. Il y est bien mieux que les taureaux qui restent dans des box pendant huit jours au Salon de l’agriculture », explique Jean-Philippe Varin. C’est chez lui, en Sologne, qu’après avoir connu les ors de l’Opéra, le taureau star va retrouver les verts pâturages.” Et sans doute fredonner du Schoenberg. Belle métaphore politique, en vérité…

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