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Les dindons de la Force

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La Chambre interdite
La Chambre interdite

Comment les salles indépendantes qui programment Star Wars VII doivent se soumettre à l'Empire, et les films sortis le même jour se frayer un chemin jusqu'aux rares écrans disponibles. Et si le côté obscur n'était pas là où on croit ?...
“Sorti vendredi aux Etats-Unis, Star Wars : le Réveil de la Force y a réalisé le meilleur démarrage de tous les temps , salue Le Parisien. Avec 120 M$ de recettes incluant les avant-premières de jeudi soir, le film de J.J. Abrams bat le record détenu depuis 2011 par Harry Potter et les Reliques de la mort (91 millions).” Et la France, “a-t-elle boudé son plaisir le jour de la sortie de Star Wars 7 ? , s’interroge Le Journal du Dimanche. En dépit de la prévente de 300 000 billets, le film s’est fait battre sur les premières 24 h par le dernier James Bond : 619 200 spectateurs contre 857 000. Pourtant, Star Wars pourrait reprendre la main. A l’aube des vacances scolaires, soutenu par plus de 1 000 écrans [sur 5 000 au total en France] et un bouche à oreille positif, Le Réveil de la Force devrait relancer la fréquentation des cinémas.” Et de fait, selon les chiffres publiés ce soir par Le Monde, le film avait rassemblé dimanche soir 2 705 096 spectateurs, ce qui laisse prévoir, selon Ecran Total , un score définitif à 11 millions d’entrées.

Oukase Résultat, toutes les salles, même les indépendantes, veulent leur part du gâteau, sauf qu’il leur faut alors prêter allégeance à l’Empire. “Quand Walt Disney Studio joue les Dark Vador, ça fait mal aux 1 200 petits cinémas indépendants qui ne disposent souvent que d’un seul écran , écrit ainsi Guillaume Mollaret dans Le Figaro. Sûr de sa puissance commerciale, l’américain entendait imposer à l’ensemble des exploitants une diffusion exclusive du 7e volet de la saga Star Wars dans au moins une salle de leur cinéma, lors des deux premières semaines suivant la sortie du film… y compris les salles mono-écran ! Une mesure tout bonnement inacceptable pour ces petits cinémas souvent associatifs ou gérés en régie municipale. « Notre mission est de proposer une offre diversifiée. Qui plus est pendant les vacances scolaires… Le paradoxe, c’est qu’avec cet oukase, Disney nous prive de diffuser Le Voyage d’Arlo , un dessin animé qu’il produit et distribue », explique le directeur d’une de ces salles. Afin de faire entendre leur mécontentement, les exploitants se sont adressés au GPCI, un groupement chargé de leur programmation. « Nous avons finalement obtenu que les salles mono-écrans ne soient contraintes de programmer Star Wars “qu’à” 80 % en deuxième semaine », avance Laurent Geissmann, programmateur au GPCI, qui revendique 4 % de part de marché. Une toute petite victoire pour les exploitants. À Clermont-l’Hérault, au cinéma Alain-Resnais, Rémi Hussenot a choisi de ne pas diffuser le film en première semaine. Il attendra la seconde. Et de se justifier : « Nous sommes classés art et essai. Star Wars ne rentre pas dans ce champ, mais ce film est indispensable à l’équilibre économique de notre structure. » Plus généralement, les exploitants indépendants sont inquiets. Ils craignent que ce genre de méthode imposée par les majors ne se reproduise et les contraigne dans leur liberté de proposer une offre culturelle diversifiée. Une appréhension qui semble justifiée. Selon le GPCI, SND (Groupe M6), distributeur des Huit Salopards, le dernier film de Quentin Tarantino (qui sort le 6 janvier), a déjà pris des dispositions similaires…”

"Venez donc, Star Wars !" Guy Maddin

On comprend dès lors la difficulté de se frayer un chemin jusque dans les salles, fussent-elles classées Art & Essai, pour les distributeurs courageux, ou inconscients, c’est selon, qui ont choisi de sortir leur film mercredi dernier. “Car un blockbuster n'occupe pas 20 % des écrans français sans mettre à mal la diversité, rappelle Clarisse Fabre dans un article du Monde intitulé « Les dindons de la force ». Certains multiplexes ont quatre copies du film : version française (VF), version originale (VO), 2D et 3D.” « Quand Mars, mon distributeur, m’a proposé cette date, ma première réaction a été de rire : “Vous me faites une blague ?”, témoigne ainsi, dans Première, Michel Leclerc, le réalisateur de La Vie très privée de monsieur Sim , qui s’en sort plutôt bien avec 3 860 entrées à Paris pour son premier jour. On m’a alors parlé de contre-programmation, de spectateurs de Star Wars qui, du coup, verront la bande-annonce de mon film... Je me suis finalement fait une raison. De deux choses l’une : soit le film ne marche pas et ça me donnera la possibilité de dire que c’est de la faute du distributeur ; soit il marche et je pourrais me glorifier d’avoir résisté face à Star Wars . Dans les deux cas, je suis dédouané de ma responsabilité ! » Plus vindicatif, Guy Maddin, dont La Chambre interdite a rassemblé 93 spectateurs parisiens mercredi, joue les fiers-à-bras. « Venez donc, Star Wars ! , lance-t-il lui aussi dans Première. Nous et notre film sommes semblables à une mini-nébuleuse, un peu ectoplasmique comparée à l’étendue de votre univers. Mais nous avons beau être des microcosmes à l’intérieur de microcosmes, nous sommes prêts à nous défendre contre toutes les déflagrations que vous provoquerez ! Je sais que la compétition entre nous sera à notre avantage, peut-être même que nous en bénéficierons les uns et les autres. Quiconque va à l’affrontement a besoin d’avoir de telles convictions, j’en suis conscient. »

Surchauffe De toute façon, précise Clarisse Fabre dans son article du Monde , “la sortie de Star Wars VII, film hors norme, ne fait qu'amplifier la surchauffe du paysage cinématographique en France, qui souffre toujours d'un manque de régulation. La distribution des films relève du combat de David contre Goliath : salles indépendantes contre multiplexes, films d'auteur contre superproductions. Mais la réalité est encore plus subtile, plus complexe. Ainsi, à l'intérieur de la catégorie des œuvres classées Art & Essai, le fossé est en train de se creuser entre les films dits « porteurs », qui ont accès aux salles, et les œuvres plus pointues qui en sont à mendier une (petite) fenêtre d'exposition. Ce n'est pas Star Wars VII qui a créé le problème. Ce n'est pas non plus la première fois qu'un film tout public arrose les salles et domine le marché, surtout à l'approche des fêtes de Noël. […] Si [certains films n’ont] pas pu s'imposer dans des salles emblématiques de la capitale, c'est que d'autres films porteurs occupent la place, comme Mia Madre, de Nanni Moretti. A Paris, tout le monde se l'arrache. Au risque de réduire l'offre de films ?” Comme quoi le côté obscur n’est pas toujours là où on croit…

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