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Les dossiers secrets du Nobel

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L'ouverture des archives du prix Nobel de littérature révèle, 50 ans après, les conditions dans lesquelles la distinction fut décernée à Jean-Paul Sartre en 1964. C'était bien la peine, il la refusa... Tout comme Boris Pasternak, quelques années avant, mais pas pour les mêmes raisons. Savait-il seulement que la CIA avait fait une arme de son Docteur Jivago ?
“Alors que Patrick Modiano a remporté le Nobel de littérature 2014, il faudra attendre l’année 2064 pour accéder aux archives des débats ayant conduit à sa victoire. Celles relatives à l’attribution du prix à Jean-Paul Sartre en 1964 – prix qu’il refusa – sont consultables depuis le mois de janvier 2015. Mais , précise le correspondant du Monde à Stockholm, Olivier Truc, elles doivent être lues dans un contexte plus large, en remontant à la première année où le nom de l’écrivain fut proposé aux académiciens suédois, parmi 49 candidats ­potentiels. C’est en 1957. Le premier avis sur Sartre est mesuré : « La signification philosophique et la durabilité de [ses] idées exigent des données plus solides », est-il noté par ailleurs, une œuvre comme Saint ­Genet, comédien et martyr (de 1952) « semble très discutable ». Cette année-là,­ Albert Camus remporte le prix, après un match secret avec André Malraux, qui se déroule dans l’antichambre de l’Académie suédoise. Les quatre années suivantes, Sartre figure parmi les possibles lauréats, mais l’examen de sa candidature est renvoyé « à plus tard » . […] En 1962, alors que la bataille se joue entre John Steinbeck, Robert Graves et Jean Anouilh, Sartre fait l’objet de débats plus sérieux que les années précédentes. [Un membre de l’Académie, Henry Olson, note] : « Certes, Sartre a écrit des drames efficaces – Huis clos, La P… respectueuse, Les Mains sales –, mais tout ce côté chez lui qui renvoie vers Jean Genet est assez difficilement supportable. Qu’il ne soit pas encore arrivé à une position aboutie dans son évolution se voit aussi dans son récent Les Séquestrés d’Altona . » La pièce laisse une impression trop « maniérée » à l’académicien suédois. Finalement, John Steinbeck décroche la palme. […]

"Le quelque peu discutable existentialisme"
1964 [nous y voilà]. Soixante-seize candidats. Les Français sont à nouveau surreprésentés. Jean Anouilh toujours, André Malraux bien sûr – mais « aucune nouvelle circonstance ne s’est fait jour ». Six noms ­retiennent particulièrement l’attention des académiciens. Samuel Beckett (malheureusement, « sa nature négativiste désespérée va à l’encontre de l’essence du prix » ), Eugène Ionesco (trop « unilatéral dans son orientation artistique » ), W. H. Auden, Mikhaïl Cholokhov, Junichiro Tanizaki et Jean-Paul Sartre, enfin. Il a publié le premier volume des Mots, « son autobiographie tant attendue », « une satire vive et impitoyable sous forme de mémoire qui certainement vise à élaborer une entreprise nouvelle et considérable dans son œuvre déjà vaste », est-il noté. « Cette personnalité forte et indépendante est devenue un facteur de pouvoir intellectuel en Europe, contesté et admiré, même si son influence semble avoir baissé ces dernières années. » Certes, le secrétaire perpétuel craint qu’un prix Nobel ne soit une sorte de reconnaissance de sa philosophie, « le quelque peu discutable existentialisme » . Mais il fait sien l’avis de l’expert qui considère la candidature de Sartre comme « à point » . « En dépit de certaines réserves, je suis prêt à me rallier à cette proposition comme étant peut-être la meilleure ­solution. » Au final, le choix se fera entre Sartre et Cholokhov. Gierow relève le mérite égal des deux hommes, mais propose Sartre en premier, « uniquement parce que son nom a de meilleures chances de gagner des soutiens au sein du comité ». Le 17 septembre 1964, le comité Nobel vote en effet pour l’écrivain français. Ayant eu vent de rumeurs, Sartre écrit le 14 octobre au secrétaire de l’académie pour lui dire son souhait « de ne pas ­figurer sur la liste des lauréats possibles ». Il se voit tout de même attribuer le prix le 22. Et le refuse. L’année suivante, Mikhaïl Cholokhov sera à son tour récompensé.”

"Pasternak, un snob littéraire et malveillant"
Il y eut un autre refus célèbre : “Le 29 octobre 1958, les jurés de l'Académie de Stockholm n'en croient pas leurs yeux , rappelle Emmanuel Hecht dans L’Express. Dans un communiqué, Boris Pasternak, 68 ans, décline le prix Nobel de littérature : « En raison de la signification attachée à cette récompense par la société dont je fais partie, je suis dans l'obligation de refuser cette distinction non méritée qui m'a été offerte. » L'écrivain russe […] vient de capituler. La campagne menée par le Kremlin contre son roman, Le Docteur Jivago, a épuisé cet homme à la santé chancelante. La Literarturnaya Gazeta crache sur « l'émigrant intérieur Jivago, timoré et vil dans sa mesquinerie, [...] étranger aux yeux du peuple soviétique, à l'image de Pasternak, un snob littéraire et malveillant », la Pravda ironise sur ce « navet réactionnaire » et insiste sur ses origines juives (le « complot des blouses blanches » a éclaté à peine cinq ans plus tôt), une romancière aux ordres le compare au général Vlassov, passé de l'Armée rouge à la Wehrmacht.” “Mais voilà que l’on découvre que l’histoire même de l’édition de ce livre est également extraordinaire. Un grand roman d’espionnage ! , s’exclame Mohammed Aïssaoui dans Le Figaro. D’après une enquête fouillée du journaliste du Washington Post, Peter Finn, ancien correspondant à Moscou, et de Petra Couvée, professeur de littérature à l’université de Saint-Pétersbourg, Le Docteur Jivago a été utilisé par la CIA comme une arme de propagande idéologique en pleine guerre froide. Pasternak savait que son premier roman, qui retrace la vie d’un médecin russe de 1914 à la fin de la guerre civile, ne pouvait être publié dans son pays. La CIA a contribué à sa publication en russe… en Italie, puis a fait imprimer mille exemplaires lors de l’Exposition universelle de Bruxelles. Malgré son interdiction en URSS, le roman [y] eut un grand succès. Les auteurs ont eu accès aux dossiers de la CIA. L’Affaire Jivago [est paru] le 16 avril chez Michel Lafon.”

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