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Des rayons de la librairie Strand à New York

Livres au mètre et gros pavés

6 min

Grâce à des services comme le "Books by the Foot" de la librairie Strand à New York, on peut avoir l'air cultivé sans se prendre la tête, et afficher une bibliothèque aussi remplie que celle de vos bambins, qui n'aiment rien tant que collectionner (et même lire !) les bons gros pavés bien épais.

Des rayons de la librairie Strand à New York
Des rayons de la librairie Strand à New York Crédits : Mary Altaffer/AP - Sipa

Vous êtes newyorkais, riche, et trop débordé pour avoir le temps de lire, sans parler d’acheter des livres ? L’institution qu’est la librairie Strand a la solution pour vous, comme le raconte Nicolas Madelaine dans Les Echos. “Flann O'Brien, un chroniqueur de l'Irish Times, avait inventé un service de « manipulation de livres » pour les propriétaires de bibliothèque n'ayant pas le temps de lire. Pour une somme modique (« réduite de 5 % pour les fonctionnaires »), il proposait de maltraiter un livre, d'en écorner quatre pages et d'y insérer un ticket de tramway de sorte qu'on croie qu'il avait été lu. Contre un supplément, il ajoutait même des annotations, du genre « Mouais... » ou « Oui, mais cf. Homère, Od., iii, 151 », etc. La librairie new-yorkaise Strand, la plus prestigieuse de New York et la plus grande avec ses « 18 miles de livres » (soit 29 kilomètres de rayonnages) sur Union Square, ne va pas encore aussi loin. Mais, pour survivre alors que disparaissent une à une les librairies de la ville, elle a imaginé une diversification baptisée « Livres au mètre » (Books by the Foot), pour les bibliophiles à qui le rythme de vie à Manhattan interdit d'aller flâner dans les librairies.

Strand peut même s'arranger pour que les couvertures respectent un code couleur qui va bien avec celui du canapé

L'idée est venue il y a une dizaine d'années à Nancy Bass Wyden, l'héritière de cette institution née en 1928, lorsqu'elle remarqua que des décorateurs d'intérieur venaient acheter des livres par cartons entiers pour leurs clients. Elle comprit alors que Strand pouvait proposer de directement remplir les étagères et tables basses de ses clients selon leur bon plaisir. Vous voulez des livres sur le thème de l'océan ou de la voile pour votre maison dans les Hamptons au bord de la mer ? Strand peut même s'arranger pour que leurs couvertures respectent un code couleur qui va bien avec celui du canapé. Ou bien ce sont tous les Pulitzer ou auteurs nobélisés que vous voulez voir alignés à côté de votre cheminée ? Strand peut vous les proposer signés par l'auteur ou en édition originale. La société recherchera aussi pour vous de vieux traités de mathématiques reliés cuir. Si vous n'habitez pas trop loin, une équipe de Strand viendra installer tous ces livres chez vous, dans le bon ordre. Le service en lui-même n'est pas facturé. La librairie se rémunère sur les livres vendus. Pourtant, Aya Satoh, la responsable de ce département, prend son rôle à cœur. « Je m'appuie souvent sur les employés de la librairie, qui sont très souvent de grands lecteurs, ou je fais des recherches moi-même », explique-t-elle. Il n'est pas rare qu'on lui demande plus de 5.000 livres, « soit 400 pieds » (plus de 100 mètres), calcule-t-elle. Amoureuse de son métier « car les acheteurs révèlent beaucoup d'eux », Aya Satoh insiste sur le fait qu'elle n'a pas affaire qu'à des traders incultes qui voudraient une belle édition de Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur, de Harper Lee, pour en jeter. « Nos clients sont des amoureux des livres », dit-elle. Un garçon lui a demandé 50 romans policiers à offrir pour Noël à sa fiancée, une association caritative des livres utiles pour des familles délogées, etc. La mission qu'Aya a préférée a été de trouver les livres qui inciteraient un garçon de neuf ans à aimer la lecture.”

Ce qui compte vraiment pour les jeunes lecteurs, c'est l'art de la narration, pas le nombre de pages

Et contrairement aux idées reçues, ce qui incite les jeunes lecteurs à lire, ce n’est pas le joli petit livre écrit en gros caractères avec beaucoup d’images, mais le bon gros pavé, dont l’épaisseur est même devenue gage de qualité, comme l’explique Renaud Baronian dans Le Parisien. “« Quand j'ai débuté dans le métier, les livres jeunesse ne devaient pas être trop compliqués, et surtout ne pas faire plus de 150 pages. Puis J.K. Rowling et ses Harry Potter sont arrivés à la fin des années 1990, et tout a basculé... » Thierry Laroche, responsable éditorial chez Gallimard Jeunesse, sait de quoi il parle : sa maison d'édition publie la saga du petit magicien à lunettes, mais aussi Tobie Lolness (672 pages pour l’édition anniversaire de l’intégrale de cette saga écolo à succès), ou des auteurs français comme Christophe Mauri (Mathieu Hidalf) et Christelle Dabos (La Passe-miroir), adeptes des plus de 500 pages. « J.K. Rowling a montré que ce qui compte vraiment pour les jeunes lecteurs, c'est l'art de la narration, pas le nombre de pages », poursuit Thierry Laroche. Même constat du côté des auteurs. Sophie Audouin-Mamikonian, plus grande vendeuse auprès des jeunes — 100 000 exemplaires par volume de la saga Tara Duncan (chez XO éditions) — se souvient avoir essuyé de nombreux refus d'éditeurs avant la publication du premier tome de Tara, en 2003, « parce que c'était trop long ! Heureusement, Harry Potter leur a fait comprendre le goût des jeunes lecteurs pour la magie et les romans épais. »

Les jeunes lecteurs détestent les livres de poche

Que ce soit Tara Duncan, Oksa Pollock (d'Anne Plichota et Cendrine Wolf, toujours chez XO), Mathieu Hidalf ou Tobie Lolness, ces sagas mettent en scène des univers fantasmagoriques et de nombreux personnages qui conduisent les auteurs à allonger le récit. « Quand vous décrivez des mondes fantastiques avec plusieurs lignées de héros, vous avez besoin de développer, ajoute Sophie Audouin-Mamikonian. Les jeunes lecteurs aiment s'y plonger, c'est presque addictif : dans leurs lettres, certains me demandent même d'écrire plus long ! » Ce besoin d'immersion est un élément essentiel aux yeux de Glenn Tavennec, éditeur chez Robert Laffont, qui publie des séries, comme la fameuse Cinquième Vague de l'Américain Rick Yancey : « Aujourd'hui, les 12-15 ans cherchent à être happés et veulent se perdre dans des univers. D'un côté, ils affectionnent le feuilleton, la lecture par petits bouts sur Internet et sur les tablettes ; d'un autre, quand ils se plongent dans un livre papier, ils aiment la qualité, l'épaisseur. » Glenn Tavennec a également repéré un autre phénomène : « Les jeunes lecteurs détestent les livres de poche. Pour eux l'ouvrage doit être gros et beau, avec la garantie que, pour 20 €, ils vont y passer du temps. » D'où, notamment, le succès des intégrales, que les 11-15 ans peuvent s'offrir même s'ils ont déjà lu les volumes en question. « Les jeunes assimilent les livres de poche à la lecture contrainte imposée par l'école, renchérit Thierry Laroche. Alors que l'objet livre est synonyme de lecture plaisir. » Une aubaine pour les auteurs”, les éditeurs et les libraires. Un peu moins pour les critiques…

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