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Malheur au favori !

5 min

Comme toujours, la première sélection du prix Goncourt ne correspond pas aux paris de la critique. Mais pour réussir à aller jusqu'au bout, c'est encore une autre paire de manches pour les éditeurs...
“Avec Roland-Garros et le Festival de Cannes, la rentrée littéraire est l’une de ces célébrations médiatiques à laquelle il est illusoire d’essayer d’échapper , écrit Jean-Philippe Delhomme dans O . Le concept de « rentrée » interroge. Rentrée de quoi au juste ? , s’interroge-t-il. Sommes-nous à vie de petits enfants pour qui la rentrée est super importante ? Où suggère-t-on que les gens de lettres, écrivains, critiques et éditeurs rentrent tous dans un même mouvement de leur retraite estivale – splendides maisons de Patmos ou ingrates longères hexagonales – pour redonner vie au Paris littéraire ? Se rasseyant au Flore comme un instituteur rouvre son école ? On imagine des fantômes de Jean Paulhan retroussant leurs manches en haut du petit escalier poussiéreux de la rue Sébastien-Bottin, tandis que des écrivains garent des voitures de sport avant d’entrer chez Lipp, cigarette au bec, pour retrouver des jeunes femmes passionnées. Des jurés à la stature colossale font tourner leur armagnac aux couleurs des boiseries de ces restaurants anciens où ils se réunissent. Tractations qui font rêver le grand public et trembler les auteurs qui savent qu’ils peuvent être mis hors Goncourt d’un simple aphorisme.”

Rien n'est joué d'avance Parmi ces « jurés à la stature colossale » , Pierre Assouline, membre de l’Académie Goncourt, qui dans son édito du Magazine littéraire fustige quelques uns de ces lieux communs qui font ployer les branches du marronnier qu’est la rentrée littéraire. Cliché de rentrée numéro 3 : “Tout est joué d’avance. Vaste blague , dénonce Assouline, à laquelle les forums sur la Toile et l’obsession du complot donnent un nouvel élan, hélas ! Or tout éditeur en fait l’expérience à chaque rentrée : on ne sait jamais rien du sort d’un livre. Après coup, il y a toujours un monde fou pour expliquer pourquoi il était évident que tel ou tel rencontrât le succès : mais avant, personne, et pour cause. Tout membre d’un des jurys littéraires de l’automne vous le confirmera, à commencer par ceux du Goncourt : le plus souvent, tout se joue sur le fil à la dernière seconde. Ce qui n’empêchera pas certains observateurs, toujours les mêmes, d’affirmer avec un air entendu que « c’était plié » depuis le mois de juin… avant même que les jurés aient lu !”

Catastrophe côté Grasset Entretemps, les jurés ont lu, et “la première sélection pour le Prix Goncourt a été révélée [le 3 septembre] et retient les principaux favoris de la rentrée littéraire, en comptant tout de même un grand absent , s’étonne Le Parisien : Laurent Binet, dont le roman La Septième Fonction du langage, salué par la critique (mais pas par Etienne de Montety, ici présent, qui le renomme dans Le Figaro « Fragments d’un discours ennuyeux » ), a été couronné [le 1er septembre] du prix du roman Fnac. Dans cette première liste de quinze romans en lice, on retrouve notamment Un amour impossible de Christine Angot, Boussole de Mathias Enard, D’après une histoire vraie de Delphine de Vigan, Un papa de sang de Jean Hatzfeld, Eva de Simon Liberati, Ce pays qui te ressemble de Tobie Nathan ou… Soudain, seuls de la navigatrice Isabelle Autissier.” Le livre a été “publié chez Stock, début mai, ce qui l’exclut, a priori, de la course au Goncourt. Il semble , croit savoir Mohammed Aïssaoui dans Le Figaro, que ce soit un seul juré de poids qui ait emporté la conviction des huit autres. « Nous sommes les premiers surpris. Nous n’avions pas envoyé le livre au jury », raconte en souriant Manuel Carcassonne, le directeur de Stock qui « place » trois de ses poulains sur cette première liste, avec Tobie Nathan et Simon Liberati, faisant jeu égal avec Gallimard qui concourt avec Jean Hatzfeld, Hédi Kaddour et Boualem Sansal. Côté Grasset, c’est la catastrophe : aucun lauréat potentiel. Du jamais-vu depuis des années. Mais il y a les autres prix qui peuvent changer la donne [et de fait, le Renaudot a inclus 3 titres Grasset dans sa première liste pléthorique, 18 romanciers, du très rarement vu !].

Les dix font-ils leurs kékés ? Cette absence d’un auteur Grasset, alors que beaucoup évoquaient Sorj Chalandon, et surtout Laurent Binet et La Septième Fonction du langage, illustre à nouveau l’adage : « Malheur au favori ! » La presse parlait déjà du couronnement de Laurent Binet. Ce ne sera pas le Goncourt. L’an passé, Emmanuel Carrère a subi ce sort. « On n’aime vraiment pas se faire dicter nos choix. Binet et Chalandon, personne n’a aimé, c’est tout ! Ne cherchez pas d’autres raisons », insiste un membre du jury Goncourt.” “Les dix semblent aimer couper des têtes arbitrairement , estime pour sa part Pierre Vavasseur dans Le Parisien. Faire leur kékés au détriment de bons livres remplacés par quelques fadeurs qui font sans doute plaisir aux éditeurs.”

Bronca contre Nothomb Lesquels éditeurs sont, pour les plus malins, passés maîtres dans l’art de placer leurs auteurs dans la course aux fructueux lauriers d’automne. “Ces travaux d’approche nécessitent doigté et savoir-faire. Soutenir un auteur ne signifie pas en faire trop , explique Mohammed Aïssaoui dans son enquête du Figaro. On se souvient de la mésaventure survenue à Olivier Bétourné, alors directeur général d’Albin Michel (il est aujourd’hui PDG des Éditions du Seuil). Pour soutenir Amélie Nothomb, il écrivit une lettre à Edmonde Charles-Roux qui présidait l’académie Goncourt. Les termes de la missive sont on ne peut plus maladroits pour ne pas dire comminatoires. Edmonde Charles-Roux est furieuse. Lors d’un déjeuner avec les autres membres du jury, elle lit la lettre à haute voix. « Ça a été une bronca, raconte un membre du jury, des noms d’oiseaux ont fusé. C’en était fini des chances d’Amélie Nothomb… L’éditeur s’en est mordu les doigts… » Visiblement, la leçon a porté. L’an passé, avec Pas pleurer, de Lydie Salvayre, le Seuil a remporté le Goncourt alors que la maison ne figurait pas parmi les favoris. Contacté par Le Figaro, ­Olivier Bétourné a préféré se taire. « Ce n’est pas le moment de parler… », a-t-il fait savoir sagement.” Et on le comprend : parmi les neuf titres publiés par Le Seuil en cette rentrée 2015, la première sélection du Goncourt a retenu Petit Piment , d’Alain Mabanckou. On n’est jamais trop prudent.Résultat des courses le 3 novembre…

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