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Malheurs turcs d'un pianiste athée

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“Un stradivarius fait beaucoup de vacarme outre-Rhin , lit-on dans Le Figaro . L’instrument est à l’origine d’un incident diplomatique entre Berlin et Tokyo. Et il a valu au ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble, d’être poursuivi en justice par les services allemands des douanes.

Les douaniers ont confisqué « The Munz », un stradivarius datant de 1736 dont la valeur est estimée à 6,2 millions d’euros, à la violoniste star japonaise, Yuki Manuela Janke, à son arrivée à l’aéroport de Francfort. Les douaniers se sont montrés inflexibles et ont réclamé une amende de 1,5 millions d’euros à la virtuose, bien que l’instrument lui fût prêté par une fondation japonaise, sous prétexte qu’elle avait emprunté la mauvaise file à l’aéroport. L’affaire a déclenché l’ire du Japon et provoqué une intervention de Schäuble, visant à désamorcer les vigoureuses protestations de Tokyo. Le violon a été restitué à l’artiste, qui a ainsi été en mesure de donner son concert à Francfort.

Mais l’affaire est loin d’être classée. Les fonctionnaires des douanes, ivres de rage, ont porté plainte contre le ministre allemand des Finances devant un tribunal berlinois. Les douanes jugent inadmissible que soient * « infligées aux touristes lambda des exigences plus élevées qu’à des personnes transportant des objets qui valent plusieurs millions d’euros ». Ils estiment aussi que l’intervention de Schäuble a empêché les douanes de percevoir 1,5 millions d’euros, sans le moindre fondement juridique.”*

En Turquie, c’est un autre musicien qui se retrouve au centre d’une affaire judiciaire, beaucoup plus inquiétante. “L’athéisme militant devient-il un délit en Turquie ? , s’interroge le correspondant du Monde à Istanbul, Guillaume Perrier. Les poursuites lancées contre le pianiste de renommée internationale Fazil Say, qui a été jugé à Istanbul le jeudi 18 octobre, le laissent penser. La justice de son pays l’a inculpé au printemps pour * « insulte aux valeurs de la religion musulmane » après qu’il a publié sur son compte Twitter quelques tirades provocatrices.*

Le compositeur clame régulièrement son athéisme et tourne ouvertement en ridicule la bigoterie du gouvernement islamo-conservateur au pouvoir et d’une partie de la population turque, sur un ton que n’apprécie guère l’entourage du premier ministre Recep Tayyip Erdogan. En avril, Fazil Say avait moqué l’appel à la prière d’un muezzin : * « Le muezzin a terminé son appel en 22 secondes. Prestissimo con fuoco !!! Quelle est l’urgence ? Un rendez-vous amoureux ? Un repas au raki ? » Il avait également eu l’audace de reproduire sur les réseaux sociaux des vers du poète persan Omar Khayyâm, auquel il a consacré un concerto pour clarinette : * « Vous dites que des rivières de vin coulent au paradis. Le paradis est-il une taverne pour vous ? Vous dites que deux vierges y attendent chaque croyant. Le paradis est-il un bordel pour vous ? »

Depuis, l’artiste, très populaire parmi les Turcs laïques, a cessé de pianoter sur Twitter et s’est fait le plus discret possible dans les médias, se concentrant sur la musique. En juin, la première de sa symphonie, * Mésopotamie, a été acclamée pendant dix-sept minutes par un public conquis.”*

“Dans une déclaration rapportée * [la veille de son procès] par le quotidien turc * Hürriyet, relève Thierry Hillériteau dans Le Figaro , Say affirme avoir passé toute sa vie de musicien * « à vouloir comprendre la culture, l’histoire et l’esprit de ce pays », dénonçant * « une attaque d’autant plus insupportable »* qu’il fut l’un des principaux ambassadeurs pour l’entrée de la Turquie dans l’Europe. Il a aussi redit sa conviction profonde que la liberté de pensée et de parole était * « un droit pour tout individu ». Bien qu’il ait * [au procès] *rejeté en bloc toutes les accusations, son acquittement a pour le moment été refusé. La prochaine audience est fixée au 18 février.

Ce procès cristallise les tensions entre le pianiste-compositeur et l’AKP, le parti islamo-conservateur au pouvoir. Le bras de fer ne date pas d’hier , rappelle le journaliste du Figaro . Marqué depuis l’enfance par les lectures de son père écrivain, Fazil Say s’était attiré les foudres du ministère de la Culture turc dès 2007, en écrivant un oratorio sur le poète Meltin Altiok, tué lors du massacre de trente-trois intellectuels alévis par des islamistes radicaux à Sivas, en 1993. Un leitmotiv, pour la star du piano, qui a fait savoir sur son site Internet que le titre de son premier opéra, commandé pour 2014 par la Biennale de Munich, festival de théâtre très engagé dans la création, serait… * Sivas 93. Au-delà du conflit qui oppose ce porte-parole de la communauté laïque à l’AKP, c’est le durcissement des relations entre le gouvernement et les artistes qui inquiète les intellectuels turcs comme l’ensemble de la communauté internationale.*

Dans un rapport publié le 10 octobre, la Commission européenne pointait du doigt le nombre alarmant de procès ou d’affaires impliquant des écrivains et des journalistes. Toujours selon le quotidien * Hürriyet, une trentaine d’intellectuels turcs se seraient mobilisés pour dénoncer, dans une circulaire, les attaques forcées du gouvernement à l’encontre des artistes. Parmi eux, le baryton Güvenç Dagüstün, la concertiste Gülsin Onay, les comédiens Tarik Akan et Rutkay Aziz, ou encore l’actrice Tülay Günal. […]*

Ces dernières années, le Prix Nobel Orhan Pamuk ou encore le romancier Nedim Gürsel ont été la cible de procès pour insulte à la nation ou non-respect de la religion musulmane. En 2007, le journaliste Hrant Dink avait été abattu à la sortie de son bureau, après avoir reçu des menaces de mort pour avoir dénoncé le massacre des Arméniens en 1915, un sujet toujours très sensible en Turquie. Déjà, à l’époque, Fazil Say avait évoqué la possibilité de s’exiler à l’étranger. Une hypothèse qu’il a remise sur le tapis cet été, en déclarant dans la presse qu’il était temps, pour lui, de s’installer au Japon. Le pianiste y a toujours été accueilli à bras ouverts… Ce qui ne semble plus être le cas dans son propre pays.”

Du moment qu’il n’essaye pas d’aller à Francfort avec son piano…

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