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Mohair, cachemire et papier peint

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Quand Benjamin Millepied ne pose pas en manteau d'hiver dans les pages mode des magazines, il propose un programme très arty avec le Ballet national de l'Opéra de Paris, instaure en ouverture de saison le gala de levée de fonds à l'américaine, et critique l'immobilisme, le sens de la hiérarchie et l'uniformité de la vénérable institution.
“Sur son compte Instagram, Benjamin Millepied, en bon influenceur qu’il est, poste des images de ces visites dans les musées du monde ou les biennales d’art contemporain , constate Philippe Noisette dans Les Echos. Son goût est affûté et le Ballet de l’Opéra de Paris [dont il est le nouveau directeur] va damer le pion cette saison aux maisons d’opéra sur le versant arty. Ainsi John Baldessari, l’artiste conceptuel californien, créera une scénographie pour le ballet parisien dans une chorégraphie du prodige Justin Peck. La saison prochaine, on annonce Philippe Parreno et la reprise de Tree of Codes avec un décor mobile de Olafur Eliasson. Il se murmure même que Wes Anderson, le plus francophile des cinéastes américains, serait prêt à céder aux sirènes du Palais Garnier ! Millepied a également un œil sur la mode : pour sa création en ouverture, il invite Iris Van Herpen, personnalité pointue de la mode, et rien moins que Karl Lagerfeld pour le ballet Brahms-Schönberg Quartet de George Balanchine en juillet prochain.”

Les manteaux d'hiver sortent du placard, le gala aussi Benjamin Millepied a d’ailleurs tellement un œil sur la mode que quand il est interviewé par Le Point , c’est dans les pages « Spécial mode hommes » , après six pages de photographies où, regard ténébreux et barbe de trois jours, dans la friche industrielle de l’ancien dépôt SNCF de La Chapelle, dans le 18e arrondissement de Paris, il “donne du mouvement aux plus beaux manteaux de l’hiver” , signés Paul Smith, Gucci, Dior, Berluti, Hermès, Lanvin et autres. Mais il n’y a pas que le cachemire qui virevolte grâce à Benjamin Millepied. Il y a aussi le gala, qui “sort du placard avec le grand jeu vestimentaire , raconte Rosita Boisseau dans Le Monde. Longtemps que ce terme désuet et froufroutant n'avait pas connu le haut de l'affiche. Mais coucou ! le revoilà en train de surfer sur la tendance people qui fait chavirer la planète. Alors que sa définition s'aligne sur « la réception à caractère officiel », ses applications pratiques naviguent entre des extrêmes. A main droite, le gala avec un grand G comme celui qui ouvre pour la première fois la saison du Ballet de l'Opéra national de Paris le 24 septembre : une soirée à l'américaine, avec aux manettes Benjamin Millepied, formé au New York City Ballet, chargé du fundraising(la levée de fonds) et qui n'a pas peur de faire savoir sa raison d'être : ramasser le plus d'argent possible. A main gauche, Gala, mis en scène par Jérôme Bel [notre invité de La Dispute la semaine dernière], à l'enseigne du Festival d'automne [depuis le] 17 septembre, en se « rappelant le gala de danse de sa sœur »auquel le chorégraphe assistait lorsqu'il était enfant. Option donc spectacle de fin d'année gonflé d'excitation et de maladresse avec un casting mixte d'amateurs et de professionnels. Alors, avec ou sans diadème, en tutu ou robe du soir, façon grande sauterie ou mini-raout, le gala se met sur son trente et un.

"Le but est clair : faire la plus grande marge possible." Aux Etats-Unis, dans un contexte d'économie privée où la culture n'est pas subventionnée, la pratique est banale. […] En France, où le spectacle vivant est soutenu par l'Etat, le gala ne fait pas encore tout à fait partie de la tradition culturelle. « C'est vrai qu'il y avait une sorte de pudeur avant l'arrivée de Benjamin Millepied à évoquer ces soirées exceptionnelles, précise Jean-Yves Kaced, directeur de l'Association pour le rayonnement de l'Opéra de Paris qui organise la soirée. C'est la première fois que le gala, qui dit son nom et affiche ses tarifs, ouvre la saison de danse et figure dans le programme. Ce sera désormais toujours le cas. Le but est clair : faire la plus grande marge possible. Et on a déjà dépassé nos objectifs : un million d'euros sont déjà dans les caisses, tous frais déduits. Les billets sont partis à toute vitesse avant l'été, j'en étais moi-même étonné. » Avec Dior pour partenaire (mode un jour, mode toujours), ce gala, qui inclut spectacle, souper, after-party et Garde républicaine dans le grand escalier, a fait grimper les tarifs. La table de dix personnes habituellement à 10 000 euros a été proposée à 50 000 euros. La fourchette de prix décroît ensuite à 25 000 puis 15 000, entre autres. Tout en bas de l'échelle, un billet à 80 euros (juste le spectacle et le cocktail). « C'est l'effet Millepied, poursuit Jean-Yves Kaced. Benjamin nous a instruits et a mis sa patte dans toute l'organisation. Il a fait appel à des proches et le choix du fooding avec quatre chefs – au lieu d'un habituellement. »C’est dire si Benjamin Millepied secoue la tradition !

"Difficile de mettre quelqu’un de couleur dans le ballet parce que ça ferait une distraction qui casserait l’homogénéité." La tradition, “un mot qu’il respecte infiniment, à condition que cela veuille dire quelque chose : « La plupart des gens vous parlent de l’école française, mais sans avoir réfléchi à ce que ça veut dire. Sans vision artistique, la tradition, en réalité, se perd… Les choses ne peuvent pas être figées, on vit dans un monde international » déclare-t-il, “en survêt’ rouge et tee-shirt noir, chaussé de Nike” (eh oui, on ne peut pas rester toute la journée en manteau d’hiver) à Christophe Ono-Dit-Biot dans les pages mode du Point . “Cet immobilisme, il ne le comprend pas. Pas plus que le sens de la hiérarchie, « quasi militaire », de la compagnie. « En France, vous avez cinq rangs de danseurs, quadrille, coryphée, sujet, premier danseur, étoile. Partout ailleurs dans le monde, c’est trois. Je vois bien que, quand ils sont sur scène, tous les danseurs semblent inquiets à l’idée de faire le moindre faux pas : qui doit être derrière, devant… C’est l’armée. Il faut que ça se détende. » Autre mal français [selon Benjamin Millepied], l’uniformité. « Dans la compagnie, on a longtemps sélectionné par les physiques. Résultat, on a des corps sublimes, mais qui se ressemblent tous. Difficile de mettre quelqu’un de couleur dans le ballet parce que ça ferait une distraction qui casserait l’homogénéité. Pour moi, c’est grave, ça va au-delà du racisme : un corps de ballet, ce n’est pas du papier peint ! » Qu’on se le dise, Benjamin Millepied n’est pas à l’Opéra pour faire tapisserie !

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