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Murs de tous les pays, patrimoine de notre humanité (par Flore Avet)

5 min

Quelques papiers dans la presse de ces derniers jours m’a fait me poser une question, c’est de quelle façon reconnaît-on, au sens philosophique du terme, le temps et les événements ? Leur gravure dans le temps, dans l’espace, dans la vie des gens ? C’est une drôle de question, vertigineuse et ontologique sur laquelle on a pleine vue, sur les murs du bassin méditerranéen, de l’Egypte à l’Italie.

Dans le premier cas, c’est un article de Nina Hubinet, paru dans la croix, qui met au jour le réveil artistique qui est en train de saisir l’Egypte, un peu plus d’un an après le soulèvement de ce « Printemps Arabe ».

Elle écrit Les murs de la rue Mohamed Mahmoud, à deux pas de la place Tahrir au Caire, sont entièrement recouverts de peintures colorées. Portraits de « martyrs de la révolution », caricatures de militaires au pouvoir et personnages dansants sortis tout droit des tombes des pharaons se juxtaposent sur le mur d’enceinte de l’ancien campus de l’université américaine. (…) Pendant la semaine, ce sont des adolescents aux cheveux gominés qui se prennent en photo devant les graffitis avec leur téléphone portable, en faisant le V de la victoire. Le lieu a des allures de musée à ciel ouvert. (…) A l’image d’une société en plein bouleversement, la physionomie du Caire a été transformée par la révolution : les murs se sont couverts de formes et de couleurs. Les graffitis portent souvent un message politique, mais parfois sont simplement là pour leur beauté, leur poésie.

La journaliste nous introduit deux des artistes, actifs sur ce mur « mémorial », Ammar Abu Bakr et Alaa Awad, tout deux jeunes professeurs à l’université des Beaux Arts de Louxor, et écrit ce léger changement, très intéressant qui tout a coup surgit dans la créativité même de ces professeurs : Pour les deux artistes, le soulèvement de janvier 2011 a été un tournant. « Avant, on enseignait un art conventionnel à nos étudiants » Explique Ammar Abu Bakr. « Mais lorsque la révolution est arrivée, nous avons voulu participer à ce qui se passait. Dans un pays où le quart de la population ne sait pas lire, peindre sur les murs nous a semblé le moyen le plus efficace de faire passer des idées. » Il a alors découvert l’art du graffiti, les pochoirs… des techniques qu’il intègre désormais à ses cours.

Bien sur, il serait naïf de croire que ce surgissement de contemporanéïté dans l’expression des artistes Egyptien est le seul fait de cette toute jeune révolution, et toujours dans La Croix, c’est Salam Yoursy, qui lui est comédien et metteur en scène qui explique que La scène artistique avait commencé sa mue il y a une dizaine d’années « notre génération connaît mieux les autres cultures, elle est plus ouverte sur l’extérieur ». Stephania Angarano qui est elle galeriste approuve « Avec l’apparition d’internet, les artistes ont eu accès à toute la production d’art contemporain mondiale. Cela a largement influencé leur travail, l’intérêt nouveau de l’Occident pour le monde arabe après les attentats du 11 septembre a aussi beaucoup joué.

Pour autant, pour l’instant, le pays manque de structure, d’appuis, et comme ce fut entre autres le cas à Berlin ou en République tchèque, c’est les murs de la ville qui portent les images des martyrs, du temps qui passe, de la liberté de montrer et signifier l’élan nouveau de toute une génération, qui intériorise, et exprime les bouleversements de ce printemps arabe sur les murs de sa ville.

Des murs, qui eux aussi portent la trace de l’histoire, d’une civilisation, et qui s’écroulent, lentement, faisant disparaître l’un des plus précieux sites inscrits au patrimoine de l’Unesco, ce sont ceux de Pompéi. Une longue et passionnante élégie de Philippe Ridet dans le monde du week-end dernier décrit ces murs qui s’effondrent, et le climat dans lequel le pays laisse disparaître ce trésor.

Bienvenue à Pompéi, cité deux fois détruite. La première fois le 24 aout 79, lorsqu’un nuage de cendres craché par le Vésuve en éruption recouvrit la ville et ses habitants.(…) La deuxième il y a deux cent cinquante ans, lorsqu’elle fut systématiquement fouillée par les archéologues. (…) La crise économique et la récession se sont ajoutées aux maux endémiques du pays : administration inefficace, argent public détourné, empilement de structures qui freinent les décisions. En effet, à Pompéi, il y a trente ans encore c’est une centaine d’ouvrier spécialisés qui oeuvrait et veillait sur la ville endormie, les mosaïstes, les ferronniers, les jardiniers qui partent à la retraite ne sont plus remplacés. Si bien que dans Le monde du 14 janvier dernier, l’historien d’art Philippe Daverio écrivait Pompéi est elle encore une affaire Napolitaine ? Est elle encore de la compétence de l’Italie ? Le pays n’a pas les moyens humains et financiers d’entretenir son patrimoine. Le plus sage serait de confier la gestion du site à quatre ou cinq grandes universités mondiales soumises à l’autorité d’un commissaire. Le pays a bien accepté la tutelle de l’Union européenne pour sa dette. Pourquoi n’accepterait-il pas un commissariat sur son patrimoine ?

Cependant, pour prétendre à restaurer ce site, le problème est vieux comme le sud de l’Italie : La camorra , la mafia Napolitaine, qui a la main sur nombre d’entreprises chargées de restaurer Pompei . Un fonctionnaire du ministère de la culture et des biens culturels, sous couvert d’anonymat confie : De nombreuses personnes ont intérêt à ce que Pompéi reste dans un état critique. On peut ainsi disposer de plus d’argent au moindre écroulement médiatisé. D’une certaine façon, les éboulements sont utiles à maintenir une sorte de « stratégie de la tension » archéologique, qui déclenchera des financements publics d’urgence d’autant plus facile à détourner par la Camorra.

D’un côté des murs chargés d’histoire émergent, de l’autre ils se réduisent en sable, ces symboles des lendemains incertains n’ont jamais été si éloquents…

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