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Anish Kapoor au Couvent de la Tourette, dans le cadre de la 13e Biennale de Lyon

OPA sur le noir

6 min

Anish Kapoor, en acquérant le brevet du Vantablack, cette couleur à usage militaire qui absorbe presque totalement la lumière, se comporte-t-il en artiste innovateur, ou en trader mettant la main sur une matière première ?

Anish Kapoor au Couvent de la Tourette, dans le cadre de la 13e Biennale de Lyon
Anish Kapoor au Couvent de la Tourette, dans le cadre de la 13e Biennale de Lyon Crédits : Pascal Fayolle - Sipa

« Audrey Azoulay annonce la couleur », titrait Le Figaro à propos de la visite de la ministre et du président Hollande au Centre Pompidou pour le vernissage de l’exposition Fromanger. Anish Kapoor, lui, « s’approprie l’ultra-noir », titre Le Monde. “Depuis 2014, explique Philippe Dagen, la société britannique Surrey NanoSystems produit le Vantablack, variété de noir dont la capacité à absorber la lumière est exceptionnelle : 99,96 % précisément. Tout objet recouvert de Vantablack devient presque invisible, ce qui était le but de l'entreprise. Elle cherchait comment dissimuler à la vue satellites et avions de combat furtifs. Jusque-là, rien de très particulier : encore une invention à usage militaire. Depuis le 27 février, on sait que le produit en a un autre : un usage artistique. Le Daily Mail a révélé ce jour-là que l'artiste britannique Anish Kapoor s'en est assuré l'exclusivité, ce que Surrey NanoSystems a confirmé. Quelques jours plus tard, l'artiste avait célébré cet ultra-noir : « C'est si noir que vous ne pouvez presque rien voir. Imaginez un espace si sombre qu'en y pénétrant vous perdez toute idée de qui vous êtes, d'où vous êtes et la conscience du temps. Votre état émotionnel en est affecté et, sous le coup de la désorientation, il faut que vous trouviez, à l'intérieur de vous, quelque chose d'autre. » La déclaration ne surprenait pas de la part de l'auteur d'installations telles que Leviathan, au Grand Palais, à Paris, en 2011, qui cherchait à obtenir un effet semblable de désorientation spatiale, ou de la pièce monumentale surnommée le « Vagin de la reine », au château de Versailles, en 2015, qui a désorienté nombre de visiteurs, quoique d'une tout autre manière. Kapoor est coutumier des effets d'optique, des illusions de volume et des surfaces réfléchissantes courbes. Le Vantablack perturbe gravement la perception visuelle, il ne pouvait qu'être séduit par ses ressources. Mais il ne s'en est pas tenu là. En se portant acquéreur du brevet, il en détient désormais le monopole et peut donc, en droit, priver tout autre artiste de s'en servir.”

"Peut-on imaginer un compositeur qui s’arroge le fa dièse ?"

“« Je n'ai jamais entendu parler d'un artiste qui monopolise un matériau », fulmine le peintre de la reine Elizabeth II, Christian Furr, dans la presse. D'autres parlent d'absurdité. Kapoor, lui, ne veut rien entendre, rapporte Roxana Azimi dans M le Magazine du Monde. « Il n'y a pas de controverse, je n'ai rien à vous dire », [lui] a-t-il déclaré au téléphone, en raccrochant aussi sec son combiné. Un mutisme inédit chez un artiste qui se pose volontiers en bretteur indigné. « C'est un geste cynique d'un artiste du Top 10, estime Dominique Païni, commissaire en 2006 de l'exposition « Le noir est une couleur » à la Fondation Maeght à Saint-Paul-de-Vence. A ce niveau, on croit que le monde vous appartient, alors pourquoi pas une couleur. C'est comme de penser que l'argent pourrait acheter des rayons de soleil californien. Au fond, il y a dans ce geste un désespoir mégalomaniaque. »” “Quel écho du côté de nos artistes ?, s’interroge Valérie Duponchelle dans Le Figaro. Pas vraiment de cris d’orfraie, plutôt un scepticisme distant, vaguement agacé. « La ploutocratie n’est pas le meilleur régime pour un artiste », résume de toute son ironie le duchampien Bertrand Lavier. Certes, art contemporain et marché international empruntent des autoroutes financières au profit de quelques noms. L’art doit-il copier un système de gouvernement où la richesse constitue la base principale du pouvoir ? « Véronèse a dû attendre deux cents ans avant qu’un vert tirant sur le jaune porte son nom ! N’est-ce pas l’aveu d’un manque de confiance en soi ou la marque d’une certaine mégalomanie que de s’associer de son vivant à une couleur ? », dit Bertrand Lavier, artiste de l’appropriation qui a osé se servir du bleu Klein pour peindre son aile Picasso outremer, en 2009, détournement des détourneurs exposé dans « Picasso.mania » au Grand Palais. « Beaucoup d’artistes sont irrités par cette idée d’exclusivité, plus que par l’interdiction réelle qu’elle implique. Peut-on imaginer un compositeur qui s’arroge le fa dièse ? Communiquer sur le monopole d’une couleur relève plus d’une renommée commerciale et d’un compte en banque que d’art. La couleur pour un artiste est si emblématique ! C’est un outil vivant, radioactif, simple dont la magie est justement d’être à la portée de tous. Seuls les artistes arrivent à la faire exulter », souligne ce Bourguignon qui dit « se servir de la couleur comme d’une flèche en plein cœur ».”

Bluff

“Que le Britannique s’arroge le monopole d’une peinture dit peut-être d’abord ceci, analyse Judicaël Lavrador dans Libération : que ses sculptures illusionnistes, au chromatisme magique ou à la surface miroitante qui réfléchissent le ciel immensément, ne bernent plus personne. On en a fait le tour (il y a en dans toutes les collections indoor ou en plein air). Il lui faut donc se renouveler. Son expo à Versailles a scandalisé les réacs. Mais, sans doute aussi et pour d’autres raisons, déçu les amateurs d’art. Acheter du noir équivaudrait alors pour l’artiste à se refaire, à éviter d’en broyer, à redevenir joueur, créateur, en misant tout sur une couleur. Plus sérieusement, son geste arrogant témoigne de la volonté d’écarter la concurrence et révèle quelque chose de ces altitudes du marché de l’art où n’évoluent qu’une poignée d’artistes, un Top 5 ou Top 10 qui prend toute la place médiatique et financière, Kapoor donc, Jeff Koons, Takashi Murakami, Damian Hirst, voire Ai Wei Wei (ça se discute), Lucian Freud (peut-être). Dans ces sphères-là, l’artiste est un entrepreneur qui fait vivre toute une équipe, des galeries et des courtiers. S’il n’a plus d’idées, il ferme boutique. Ou bien il fait un coup. Il bluffe. En espérant que, pour un temps, on n’y verra que du noir. […] En s’arrogeant une couleur, il ne se comporte plus en artiste innovateur, mais comme un trader, mettant la main sur une matière première. Il n’y apporte aucune valeur ajoutée, aucun nuancier. Il parie sur le potentiel d’une ressource dont il espère qu’elle vaudra de l’or. Ou dont il craint que d’autres que lui pourraient mieux faire avec. Il spécule sur la rareté. Vantablack, ça sent l’arnaque.”

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