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Xavier Veilhan (à droite) et son galeriste, Emmanuel Perrotin

Pavillon festif et pont divin

6 min

La désignation de Xavier Veilhan pour représenter la France à la 57e Biennale de Venise ne fait pas l'unanimité. Les sculptures de Daniel Hourdé sur le pont des Arts non plus. Dans les deux cas, c'est le processus même de choix des artistes qui pose question...

Xavier Veilhan (à droite) et son galeriste, Emmanuel Perrotin
Xavier Veilhan (à droite) et son galeriste, Emmanuel Perrotin Crédits : Sipany - Sipa

Comme on dirait à Versailles, « L’espace public est forcément politique ». C’est Daniel Buren qui l’a déclaré samedi dans Le Figaro, à propos des polémiques et pétitions pour ou contre qui accompagnent généralement ses interventions dans les villes. Il n’est bien sûr pas le seul artiste français, choisi par des politiques, à faire l’objet de contestation. “Rarement nomination au pavillon français de la Biennale de Venise aura suscité de telles controverses, constate ainsi Emmanuelle Lequeux dans Le Monde. A l'annonce, le 1er mai, du nom de Xavier Veilhan pour représenter la France en 2017, la hargne et la colère l'ont emporté sur les réseaux sociaux. La critique d'art Elisabeth Lebovici a ressorti une vieille interview dans laquelle Veilhan livrait des propos joliment machistes sur les artistes femmes : « Les féministes ont le regret de vous annoncer », moquait-elle… Phallocrate, Xavier Veilhan ? Ce n'est pas le problème pour Catherine Millet, directrice de la rédaction du mensuel Artpress, qui a envoyé la seconde salve. Lui aussi très partagé sur Facebook et Twitter, son édito du numéro de juin attaque violemment ce choix. Pascal Convert, malheureux finaliste face à Veilhan, avait manifestement son suffrage. Il faut dire que deux conceptions de l'art s'affrontent ici : l'une festive, représentée par Veilhan avec son projet de scène de concert participative, sur laquelle s'annoncent déjà Pharrell Williams et autres stars ; l'autre engagée dans le tourbillon du monde, représentée par le projet très fort de Convert envisageant de ressusciter le souvenir des bouddhas de Bamiyan détruits en 2001 par les talibans. Sept voix contre sept. Ministre des affaires étrangères, et donc tutelle de l'Institut français qui met en œuvre le pavillon, Jean-Marc Ayrault aurait tranché. « Dans le contexte actuel, le choix a été porté sur la proposition la plus joyeuse et pleine de vie », susurre-t-on au ministère de la Culture.

"Aux fameuses catégories du jugement esthétique de Kant, ajoutons désormais le pognon." Catherine Millet

Au-delà du débat esthétique, c'est le processus de sélection même qui est critiqué. Depuis l'édition 2015, pour laquelle a été élu Céleste Boursier-Mougenot, l'Institut français lance un appel à projets : aux plasticiens de sortir du bois, forts de leurs ambitions bien calibrées, d'un commissaire d'exposition mais aussi de leur puissance financière. « Aux fameuses catégories du jugement esthétique de Kant, ajoutons désormais le pognon », tacle Catherine Millet. Nombre de voix s'élèvent contre ce processus jugé indécent. Bertrand Lavier s'est amusé cette année à le torpiller, en acceptant qu'une dizaine de commissaires de haut vol, dont Eric Troncy, Nicolas Bourriaud ou Eric Mangion, envoie chacun un dossier défendant sa candidature. Un coup de force ? Lavier, qui mériterait amplement son pavillon comme l'ont eu ses pairs Annette Messager, Sophie Calle ou Christian Boltanski, en rit encore : « Jamais je n'accepterai de rendre un tel dossier, c'est indigne de demander cela à un artiste ! Il s'agissait surtout, explique-il, de montrer le ridicule d'une telle sélection. » Pari plutôt réussi. L'Institut reviendra-t-il pour la Biennale 2019 à une sélection à l'ancienne, avec quelques jurys débattant dans le secret du talent de leurs poulains ? Guère plus transparent… Tout dépendra de l'habileté de Veilhan à faire chavirer en musique ses ennemis. Et de l'habileté, le gaillard en a.”

Vision d'apocalypse

Tout comme Daniel Hordé, dont certains se demandent encore comment il a réussi à occuper un espace public très convoité en plein cœur de Paris. “Vus du Pont-Neuf, on ne peut les manquer, raconte, un jour où il pleuvait, Clémentine Mercier dans Libération. Même derrière un rideau de pluie, de grandes figures effrayantes se profilent sur le pont des Arts. De près, on se heurte à une rangée de nus en bronze façon Günther von Hagens greffé d’oreilles de Mickey et de structures en inox poli-miroir genre palmier mouillé. Sursaut face à un zombie qui tente de jeter une forme humaine orange-Casimir à la Seine. Le futur noyé est en peluche, déjà gorgé d’eau sous la pluie. Quelle est cette vision d’apocalypse ? Et comment est-elle arrivée là, en plein cœur de la capitale ? De tout petits cartels indiquent qu’il s’agit du travail de Daniel Hourdé répondant au titre La Passerelle enchantée. En matière d’enchantement, ce matin pluvieux, on cherche. Les réseaux sociaux, qui ont signalé la chose, raillent au passage la maire de Paris, Anne Hidalgo, et sa sortie au sujet de Nuit debout comme « privatisation de l’espace public ». Déjà quelques curieux viennent prendre des notes et faire des photos malgré les trombes d’eau. Pour expliquer cette cohorte, installée le 25 mai, il faut lire le communiqué de presse de la galerie Agnès-Monplaisir. Le texte est obscur : « L’artiste est un démiurge de pacotille. Il interroge. Il n’a pas “Dieu soit loué” la vocation de répondre. Ces sculptures exorcisent pêle-mêle ces interrogations et ces amalgames. Des mains des mains toujours redessinées. Les mains sont les prothèses de l’âme… »

"Non-refus" municipal

Joint par Libération, Daniel Hourdé explique : « C’est un projet lourd que j’ai mené à bien moi-même, soutenu d’abord par la mairie du VIe arrondissement et finalement accepté par la mairie de Paris. Nous avons surmonté les problèmes techniques et respecté les charges du pont. Je ne le loue absolument pas, il n’y a aucune redevance, aucun paiement de ma part ni de personne, et la mairie ne finance pas non plus l’exposition (hélas !). La production est à ma charge. » Y a-t-il eu un comité de sélection avant la mise en œuvre ? Bruno Julliard, premier adjoint d’Hidalgo, explique : « Je n’ai pas donné personnellement cet accord mais je vous confirme qu’ils doivent passer par la mairie pour avoir des autorisations. » Pour la validation d’occupation du domaine public, c’est un service du département communication qui étudie les pièces administratives et la capacité du projet à respecter la sécurité. Selon Paris, les documents à fournir sont lourds. L’aspect technique l’emporte. Il existe un comité artistique mais seulement pour les installations pérennes. Pour cette expo, les demandes remontent à l’année 2015. On parle plutôt de « non-refus » face à l’insistance. La thématique divine se déploie donc jusqu’au 12 juin. Pas sûr que tout le monde y voit « la dérision » que cherche Daniel Hourdé.” Encore un grand artiste incompris.

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