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La scène du viol de la fille de Ned Stark, Sansa, avait suscité un vif débat sur la toile.

Pourquoi tant de viols dans Game of Thrones ? (garanti sans spoiler)

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Game of Thrones , la série la plus piratée de l'histoire de la télévision, la plus spoilée aussi, fait polémique pour ce que certain(e)s considèrent comme un abus de scènes de viol.

La scène du viol de la fille de Ned Stark, Sansa, avait suscité un vif débat sur la toile.
La scène du viol de la fille de Ned Stark, Sansa, avait suscité un vif débat sur la toile. Crédits : HBO

Game of Thrones est, depuis trois ans (depuis la saison 2), la série TV la plus piratée au monde. Record absolu , salue Raphaëlle Karayan sur le site de L’Express, l'épisode final de la saison 5 a été piraté 1,5 million de fois, huit heures seulement après sa mise en ligne, rapporte le site spécialisé Torrent Freak. Le final a également explosé le nombre de fichiers « torrent » échangés simultanément dans le monde. En France, si vous suivez la série, vous aurez sans doute eu du mal à échapper aux spoilers , tant les rebondissements de l'épisode 10 sont sur toutes les lèvres, et tous les médias. Résumés, critiques, analyses comparatives de la série TV et des livres de George R.R. Martin... Débriefs et commentaires pleuvent. Ils ne sont pas tous écrits par des journalistes des rubriques « culture » ou « TV », qui auraient accès à tous les nouveaux programmes.

Impossible de se connecter à Twitter sans risquer de gâcher son plaisir 

Résultat, ceux-ci se sentent obligés de se comporter eux aussi comme le premier troll venu, ainsi que l’a constaté Pierre Langlais dans Télérama. “La presse américaine publie sur les réseaux sociaux des articles révélant les intrigues, à grand renfort de photos lourdes de sens. En l’espace d’un mois, le phénomène – tant décrié sur la Toile – s’est emballé. C’est à qui dévoilera le premier une mort dans Grey’s Anatomy, l’ultime scène de Mad Men ou la dernière sortie choquante de * Game of Thrones*. Un déballage d’autant plus insupportable pour les fans français qu’il a lieu aussitôt les séries vues outre-Atlantique… avant, donc, nos diffusions hexagonales (pour ceux qui ne piratent pas, naturellement…). Dépassés par des téléspectateurs peu à cheval sur les bonnes manières, les Hollywood Reporter,  Variety ou  Entertainment Weekly ont fini par abandonner, à leur tour, toute retenue sur le Web. Résultat : impossible de se connecter à Twitter sans risquer de gâcher son plaisir. Solution, suggérée par le journaliste de Télérama : muter certains hashtags sur un tweetdeck… Si cela ne signifie rien pour vous, c’est que vous êtes à l’abri des réseaux sociaux.” 

Pour le divertissement, on repassera 

Sauf qu’il faudrait aussi ne pas ouvrir la presse, comme en témoigne ce vif échange interne à Libération. Le 7 juin, le quotidien publie dans son édition papier un éditorial signé Marie Kirschen. “Il y a trois semaines, écrit-elle, une nouvelle scène de viol dans Game of Thrones ( GoT,  de son petit nom) a relancé le débat sur la façon dont la série (mal)traite ses personnages féminins. Plusieurs téléspectatrices ont donné de la voix : cette fois, « j’en ai fini avec GoT ». D’autres n’ont pas été aussi patientes. Certaines ont tenu une, deux, quatre saisons avant d’abandonner leur série médiévale préférée. […] George R. R. Martin, à qui l’on doit les livres dont le show de HBO est inspiré, a répondu à la polémique [début juin]. « J’écris sur la guerre,  s’est-il justifié. Le viol, malheureusement, fait toujours partie de la guerre. […] Je ne pense pas que nous devrions prétendre que cela n’existe pas. » GoT  est une série violente, c’est dans son essence, alors pourquoi tiquer davantage sur un viol que sur un crâne défoncé à mains nues ? C’est que, contrairement aux duels à mort qui peuplent GoT, les violences sexuelles sont, elles, toujours présentes dans nos sociétés plus du tout moyenâgeuses. Elles sont d’autant plus lourdes à regarder et plus difficiles à mettre à distance qu’elles constituent, statistiquement, une menace réelle, voire un trauma passé. Pour le divertissement, on repassera. Avec cet argument, George R. R. Martin fait surtout semblant de ne pas comprendre que c’est la façon dont sont traitées les violences sexuelles qui pose problème. D’une manière voyeuriste, sadique, trop à la légère. Et souvent gratuite : dans la saison 4, quel besoin de transformer un acte consentant dans le livre en viol dans la série, si ce n’est pour tenter de choquer à peu de frais ? Cette violence sexuelle est rajoutée  « pour le fun »” , dénonce Marie Kirschen.

Cette série n’est pas un « divertissement », au sens d’une comédie, mais une tragédie 

Réponse deux jours plus tard de Quentin Girard, auteur sur le site de Libération  d’un savoureux blog qui narre par le menu chaque épisode de Game of Thrones , et est donc précédé de moult avertissement genre « la lecture est à vos risques et périls » . “Le débat sur le viol revient à chaque nouvelle saison de la série d’HBO, de manière plutôt étonnante , constate-t-il. A la fois parce que dans la série c’est une horreur parmi d’autres, et pas la plus représentée, mais aussi parce que c’est toujours le fait des affreux […]. Le viol est une part de leur panoplie qui construit un caractère détestable dont la mort, probable, est plus que souhaitée par le spectateur. Ce n’est jamais un acte valorisé ou érotique (ou alors on ne regarde pas la même série). Cette série n’est pas un * « divertissement » *, au sens d’une comédie, mais une tragédie, un catalogue de toutes les atrocités humaines. Il serait étonnant que les agressions sexuelles en soient exclues, alors que les écorchements, émasculations, tortures ou autres décapitations tiennent une très grande place.” *

"Si l’art ne dérange plus, alors il devient comme le pain sans gluten"

Concernant l’argument de sa consœur, comme quoi seules subsistent aujourd’hui, dans nos sociétés, les violences sexuelles Quentin Girard rétorque : Pour une série monde, c’est assez franco-centré comme remarque. En Syrie, en Irak, au Nigeria et ailleurs se perpétuent des atrocités, sans oublier ce que l’on a récemment connu, chez nous, Charlie et l’Hyper Cacher. Faut-il ainsi supprimer toute scène potentiellement douloureuse pour éviter de choquer ? A la fin, le risque est grand de n’avoir plus que des créations bisounours sans grand intérêt. Oui, il y a tout un débat actuellement aux Etats-Unis sur le  « trigger warning », la volonté de mettre des avertissements avant chaque œuvre pour éviter de choquer les gens qui potentiellement peuvent l’être (et malheureusement, le climat actuel de l’époque nous y fera sans doute tous venir). Mais si l’art ne dérange plus, s’il est seulement là pour nous conforter dans ce que l’on pense, alors il devient, comme le pain sans gluten, sans saveur.”

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