LE DIRECT

Préaux pop

5 min

Comment Black M et Stromae ont détrôné Henri Dès dans les cours de récré. Alors qu’en ce moment même, à 72 ans, Paul McCartney enflamme le Stade de France, Le Parisien a le regret de nous annoncer que “Michèle Torr, Linda de Suza, ou encore Patrick Juvet, anciennes gloires de la chanson des années 1960 et 1970, ne remonteront pas sur scène pour le 10e anniversaire de la tournée « Age tendre et têtes de bois », dont les dates étaient prévues entre le mois d’octobre et juin 2016. La société de production organisatrice des spectacles a été placée en liquidation judiciaire et va devoir rembourser les billets. Cette tournée avait pourtant attiré plus de 4 millions de spectateurs entre 2006 et 2012. Ces déboires sont en grande partie dus à l’annulation, faute de public, d’une autre tournée, baptisée « Sacrée Soirée », en janvier 2014. Du coup, l’entreprise n’a plus pu rembourser ses principaux créanciers, comme la Sacem.” Et oui, il va falloir s’y faire, finis les vieux, l’avenir de la musique, c’est le jeune, et même pire, l’enfant.

L’enfant a une attraction impressionnante pour la musique de merde Oui, l’enfant, et je parle sous le contrôle de la classe de 3ème DP3 du collège Josephine Baker de Saint-Ouen, heureusement sortie, mais à peine, de cet âge difficile, “l’enfant a une attraction impressionnante pour la musique de merde.” Ne vous énervez pas, ce n’est pas moi qui le dis, c’est Lili Barbery-Coulon, dans son blog Ma récréation , hébergé par le site du Monde. “On a beau les bercer aux chefs d’œuvre, leur chanter du Ella Fitzgerald et les initier aux Beatles avec une petite guitare d’étude, déplore-t-elle, ils rentrent de l’école élémentaire et vous chantent : « Sur ma route, oui, il y a eu du move, oui, de l’aventure dans l’movie, une vie de roots… ». Pire, ils fredonnent dans le bain des paroles du genre : « C’est le jour 1, celui qu’on retient, celui qui s’efface quand tu me remplaces, quand tu me retiens ». De quoi , n’est-ce pas Joseph Ghosn, regretter la libérééée-délivrééée mania… […]

Une mini secte de futurs branchés ? Jeunes parents, la graphiste et directrice artistique Leslie David et le fondateur du label Ed Banger, Pedro Winter, ainsi que deux autres amis, ont décidé de créer un événement musical pour les enfants : Stéréokids. L’idée n’est pas de bannir le mauvais goût de la vie des petits, encore moins de mépriser les comptines qu’ils respectent mais juste de proposer une alternative à Justin Bieber et Martina Stoessel. Dimanche [dernier], à la Cigale, [a eu] lieu la première édition de Stéréokids, un concert entièrement dédié aux petits (moins de décibels, des concerts à durée réduite) avec au programme des artistes traditionnellement réservés aux adultes : Breakbot, Moodoïd, Oxmo Puccino… Stéréokids ne serait-elle pas une mini secte de futurs branchés ? « Stéréokids n’est pas un diktat du bon goût des branchés versus le reste de la planète qui ne serait que médiocrement has been, répond Leslie David . On a juste envie de proposer un autre genre de son que celui formaté par les industriels de la musique pour leurs oreilles. Evidemment, Justin Bieber, Violetta ou Selena Gomez, c’est de leur âge et loin de nous l’idée de vouloir les faire grandir trop vite. Mais il n’y a rien de mal à vouloir leur faire écouter autre chose. Les parents le font naturellement à la maison. Là, c’est une toute autre expérience puisqu’il s’agit de voir des groupes jouer en live. Ça marque les esprits. Ça crée des souvenirs. Et c’est ça qui nous motive : imaginer un événement familial, un moment de partage entre les parents, les enfants et les artistes qui sont très intimidés à l’idée de jouer devant un public aussi exigeant . »

Pendant le show de Black M, ce ne sont pas les oreilles des papas qui souffrent mais leurs épaules. Il faut dire, comme l’a constaté Julien Bordier dans une enquête de L’Express , qu’“avec Internet, les enfants s’ouvrent de plus en plus tôt à la pop et bouleversent l’industrie musicale. Aidés par des parents qui n’hésitent plus à les embarquer en concert.” Et leur nouvelle idole, ce n’est plus Henri Dès, c’est Black M. “Alpha Diallo, de son vrai nom, arrive en deuxième position du classement des personnalités préférées des 7-14 ans, établi par l’Ifop pour Le Journal de Mickey. Son premier album, Les Yeux plus gros que le monde, se vend comme des petits pains au chocolat. Près de 600 000 exemplaires écoulés depuis un an. Avec Maître Gims, son acolyte de la Sexion d’Assault, Black M est l’un des nouveaux héros des préaux (avec Kendji Girac qui, nous apprend ce matin la petite Esther de Riad Sattouf dans L’Obs , « a dépassé Black M en célébrité » ). Entamée à l’automne 2014, sa tournée des Zénith se poursuit jusqu’à la fin de l’année. D’ici là, une génération entière de gamins va se rendre à son premier concert en chantant à tue-tête Sur ma route. […] Pendant le show de Black M, ce ne sont pas les oreilles des papas qui souffrent mais leurs épaules, transformées pendant près de deux heures en belvédères.

Une autonomisation de plus en plus précoce des enfants par rapport à la musique La frontière entre chansons pour adultes et pour enfants est de plus en plus poreuse. Celui qui se faisait appeler à ses débuts Black Mesrimes, référence à l’ex-ennemi public n° 1 Jacques Mesrine, marche sur les plates-bandes de l’indéboulonnable Henri Dès, du facétieux Vincent Malone ( Le Roi des papas) ou de l’espiègle Guillaume Aldebert ( Enfantillages). Comme pour tout, Internet est passé par là, facilitant l’accès des petits à la musique. Plus besoin d’argent de poche pour acheter le dernier CD de sa star préférée. Il suffit de regarder YouTube ou d’utiliser le compte Deezer de papa sur la tablette familiale. « On constate une autonomisation de plus en plus précoce des enfants par rapport à la musique, souligne la sociologue Sylvie Octobre, spécialiste des pratiques culturelles des enfants et des adolescents et chargée d’études au ministère de la Culture. Ils sont de plus en plus tôt en contact avec des morceaux qui ne leur sont pas destinés. Prenez Moules frites , de Stromae. A l’instar des Sucettes , de Gainsbourg, heureusement, ils n’en comprennent pas le double sens. » Pour info (et je crois que vous êtes maintenant assez grand pour l’apprendre, jeunes élèves de 3e DP3 du collège Josephine Baker de Saint-Ouen), Moules Frites traite non pas de la gastronomie belge, mais des maladies sexuellement transmissibles.” Si vous voulez savoir ce que c’est, vous n’avez qu’à demander à vos parents…

L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......