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Problèmes littéraires

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“Après la musique et les films, le piratage gagne du terrain dans le domaine littéraire , peut-on lire dans Lire. Plusieurs sites de contrefaçon ont ouvert leurs portes afin de proposer les dernières nouveautés en version numérique, que ce soit en téléchargement direct ou en peer-to-peer. Un avertissement sévère pour les éditeurs , estime le mensuel, à l’heure où les liseuses entrent dans les foyers français… Quant au livre le plus piraté en cette rentrée, il s’agit de l’inévitable Merci pour ce moment, de Valérie Trierweiler, téléchargé plus de quarante mille fois en une semaine sur le site Torrent411.” Est-ce pour compenser le piratage et les diminutions afférentes de ses revenus ? Toujours est-il que “le prix Nobel V.S. Naipaul aurait exigé , selon Les Inrockuptibles, 20 000 dollars pour assister à un festival littéraire à Bali. Les organisateurs ont refusé. L’agent de l’écrivain Andrew Wylie dément et évoque un problème d’agenda. Salman Rushdie aurait demandé 10 000 dollars pour sa présence à un festival australien, Martin Amis entre 30 000 et 50 000 dollars.” De quoi, pour ce dernier, faire encore un peu plus parler de lui. Car, “à 65 ans, l’écrivain britannique, désormais installé aux Etats-Unis, est connu pour susciter la polémique. Pourtant, juge Nicolas Weill dans Le Monde, sa nouvelle livraison, The Zone of Interest (sorti début septembre, au Royaume-Uni, chez Jonathan Cape, et à l’automne 2015, en français, chez Calmann-Lévy), un roman sur Auschwitz – la « zone d’intérêt » désigne le complexe d’Auschwitz-Birkenau, jamais nommé dans le roman mais aisément reconnaissable –, semble annoncer un orage plus sévère que d’habitude. Deux éditeurs de Martin Amis, le français Gallimard et l’allemand Hanser Verlag, ont refusé le manuscrit, au risque de perdre un auteur de renom. La perspective de controverses enflammées n’avait pourtant pas dissuadé Gallimard, en 2006, de publier l’ouvrage controversé de Jonathan Littell Les Bienveillantes, un épais roman sur la destruction des juifs d’Europe vue à travers le regard du nazi Maximilien Aue. La gêne qui entoure le nouveau Martin Amis est manifeste , constate Le Monde : chez Gallimard comme chez Hanser Verlag, on se dérobe aux interviews, se contentant d’invoquer le processus usuel de lectures multiples et croisées qui a conduit au désistement. Contacté par le biais de son représentant, l’auteur n’a pas non plus souhaité s’exprimer. Pour les rares lecteurs français de l’ouvrage – dont Le Monde a pu se procurer les épreuves –, la différence entre le roman d’Amis et celui de Littell, lauréat du prix Goncourt et de l’Académie française 2006, saute aux yeux. Jonathan Littell, qui prenait en compte la « Shoah par balles » – le massacre de juifs commis à l’Est sans déportation des victimes –, balayait, en 1 408 pages, une histoire du génocide dans tous ses aspects alors que Martin Amis reste, en 310 pages, plus « classiquement » cantonné au camp d’extermination et à la thématique de la mort industrielle. Pour défendre son nouvel auteur, Deborah Kaufmann, l’éditrice de Calmann-Lévy qui est maintenant chargée de Martin Amis, en appelle à la liberté de l’écrivain de fiction. Faire de la littérature à partir de la Shoah demeure problématique, selon elle, mais elle trouve la démarche d’Amis légitime. Après tout, certains des plus grands écrivains, eux-mêmes des survivants, y ont même vu une nécessité. En réplique à la fameuse réflexion du philosophe Theodor Adorno selon laquelle écrire de la poésie après Auschwitz serait « barbare », l’écrivain Imre Kertész, Prix Nobel de littérature en 2002, avait, non sans provocation, affirmé dans L’Holocauste comme culture que, au contraire, on ne pourrait « écrire de poèmes que sur Auschwitz », le « grand récit » de l’Europe d’après-guerre.“ Ceci dit, si on en croit la suite de l’article de Nicolas Weill, une critique plus que mitigée de cette « Zone d’intérêt », la non-publication de l’ouvrage par Gallimard pourrait s’expliquer tout simplement par la faiblesse de l’ouvrage. Même s’il ne lui reconnaît « aucune intention profanatrice » , il s’interroge : “Dans The Zone of Interest, on passe d’un flux de conscience à un autre, démultipliant les angles de vision sur le camp à travers le regard de tueurs apparemment très occupés par leur vaudeville et leur vie sexuelle à l’ombre des crématoires – une dimension que Les Bienveillantes ne négligent pas non plus. […] L’humour grinçant, le décalage et le sarcasme ont-ils leur place dans une fiction consacrée à Auschwitz ? Oui, tant qu’ils aident à surmonter la stupéfaction et l’hébétude suscitées par l’atrocité.” Et le critique du Monde de citer en particulier Edgar Hilsenrath, auteur de Nuit et du Nazi et le Barbier . “S’agissant de la Shoah, cet art demeure cependant difficile et, surtout, plus exposé à l’obscénité. Née d’une expérience vécue, les figures déformées jusqu’au grotesque d’Hilsenrath gardent leur puissance de conviction. Les personnages d’Amis, au contraire, affichent souvent un air artificiel, trop évidemment représentatif du matériau de papier dont ils sont issus – une bibliographie que livre Martin Amis dans la postface de son roman, qui mêle littérature historiographique, témoignages, romans et poésie. Ce souci de montrer au lecteur le sérieux de sa documentation produit souvent des résultats laborieux” , estime Nicolas Weill, pour qui “un esprit quasi scolaire règne sur la prose de The Zone of Interest. Des spécialistes n’en ont pas moins relevé l’invraisemblance de certaines scènes.” Et de conclure : “Martin Amis entend presser le bouton de la question « pourquoi ». Encore eût-il fallu que le livre soit incontestable dans un domaine où le niveau d’exigence ne laisse guère droit à l’erreur.” On en reparlera dans un an…

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