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Bruno Julliard et Nolwenn Leroy à l'inauguration de "Mon Premier Festival"

Protégeons nos enfants (de la musique et de ceux qui l'enseignent)

5 min

Les professeurs de conservatoire parisiens se disent "humiliés" par un rapport de l'inspection générale de la Ville de Paris sur les cours individuels, propice selon elle aux dérapages pédophiles. Un prétexte pour réduire les coûts de l'enseignement musical municipal ? La Mairie dément...

Bruno Julliard et Nolwenn Leroy à l'inauguration de "Mon Premier Festival"
Bruno Julliard et Nolwenn Leroy à l'inauguration de "Mon Premier Festival" Crédits : ZIHNIOGLU KAMIL - Sipa

“Dans le Béla Bartók de David Cooper, paru récemment aux Etats-Unis, on apprend, relève une brève de L’Obs, que le compositeur au cœur pur a écrit la plus grande partie de son Château de Barbe-Bleue dans un camp de nudistes, « vêtu de ses seules lunettes de soleil ».”

Risques de dérapages

Sont-ce ces mœurs étranges qui ont inspiré ce curieux rapport de l’inspection générale de la Ville de Paris, qui avait déjà fort ému, ici-même il y a deux semaines, Anna Sigalevitch ? “Supprimer les cours de musique individuels dans les conservatoires municipaux pour limiter les risques d'agression sexuelle ? Le moins que l'on puisse dire, constate Cécile Beaulieu dans Le Parisien, c'est que cet argument (d'autres, différents, sont par ailleurs évoqués) ne passe pas chez les enseignants. Dans le collimateur des centaines de professeurs qui officient dans les conservatoires, un rapport de l'inspection générale de la Ville... Intitulé « Mission de prévention, de signalement et de traitement des risques d'infraction sexuelle sur des mineurs par des agents de la Ville », le texte décline, sur 78 pages, étude de terrain et préconisations. Dans celles qui se rapportent aux conservatoires, on peut ainsi lire qu'il convient de limiter les cours individuels « porteurs de risque de dérapages importants, notamment du fait d’une relation maître-élève qui s’inscrit dans la durée, de rapports de proximité et de séduction et d'un contexte musical marqué par la banalisation des relations sexuelles entre maître et élève, particulièrement en référence aux relations entretenues par d’illustres musiciens ou musiciennes comme Hélène Grimaud, célèbre pianiste et Jacques Rouvier, son maître, par exemple ». Quant à l'encadrement des stages d'été proposés aux élèves, ils « constituent des lieux à haut risque [...] propices aux rapports de séduction [...], à la promiscuité et aux soirées en présence de drogues et d'alcool ». Le protocole, pionnier en France, signé au printemps par le parquet et la Ville, est censé offrir les moyens de briser l'omerta, après une inquiétante série d'agressions commises sur des enfants depuis plus d'un an, impliquant notamment des animateurs de centres de loisirs, des agents de la mairie, mais aussi un professeur de musique des conservatoires, révoqué pour avoir eu une liaison de deux ans avec une élève mineure. « Les nouvelles modalités permettront de protéger immédiatement et au mieux les enfants et leurs familles. Et d'offrir plus de transparence », selon la Ville.

Anathème

Elles n'en heurtent pas moins les professeurs et leurs représentants syndicaux. « Le parti pris affiché dans ce rapport est parfaitement injurieux, s'agace un professeur d'orgue et de piano. Les rédacteurs de ce texte ignorent, semble-t-il, tout des pratiques pédagogiques qui sont celles des conservatoires. Elles permettent une grande souplesse, l'adaptation au projet individuel de chaque élève ! »” Deux jours plus tard, on lit, encore dans Le Parisien, que “la polémique soulevée par le rapport […] embarrasse la mairie. Au point qu’un mail, qu’a pu consulter le quotidien, a même été envoyé par un membre de la direction des affaires culturelles aux directeurs des conservatoires et aux enseignants pour les inviter à ne pas s’exprimer dans la presse sans autorisation.” Ce qui n’a pas empêché, le 12 juin, a encore rapporté Le Parisien, environ 80 artistes-enseignants, mais aussi des parents d’élèves, de manifester contre le rapport et le projet de réforme de l’enseignement musical qui prévoit entre autres de supprimer les cours individuels. “Comment des inspecteurs généraux ont-ils pu produire un travail aussi caricatural, distillant un soupçon généralisé ?, s’interroge Diapason dans un article, non signé, titré « Ce rapport qui voit du sexe partout ». La mairie de Paris peut-elle exhiber de tels arguments au bénéfice des cours collectifs, dont chacun sait qu’elle veut les promouvoir au nom de la « mixité sociale », mais aussi pour des raisons de coûts ? Contraint de réagir pour éteindre l’incendie, l’adjoint à la Culture, Bruno Julliard, s’est défendu, dans une lettre au corps enseignant des conservatoires municipaux, de vouloir «jeter l’anathème sur une profession en particulier». Et il a assuré que les recommandations de l’inspection générale – qui «travaille en toute indépendance», a-t-il souligné – ne conduiraient « pas la municipalité à supprimer les cours individuels ». La conduire à les préserver, serait-ce trop lui demander ?”

Un « péril jaune » des touches blanches et noires ?

Car le risque, évidemment, c’est de se priver de futurs grands interprètes, et de laisser la place à d’autres nations ! “Dans la galaxie pianistique, le centre de gravité de la virtuosité s’est déplacé vers l’Asie, note ainsi Sébastien Porte dans Télérama. Comme un écho au « made in China » qui a envahi l’économie marchande, une vague asiatique serait-elle en train de déferler sur le piano contemporain ? Un « péril jaune » des touches blanches et noires serait-il en train de tailler des croupières à une vieille garde occidentale qui, d’Anton Rubinstein à Hélène Grimaud (tiens, encore elle…), aurait trop longtemps monopolisé le clavier ? L’image est tentante, mais largement fantasmée. Depuis une dizaine d’années, des noms aux consonances chinoises ou coréennes ont, il est vrai, fleuri dans les programmes des récitals et des concours. Celui de Leeds, par exemple, l’un des plus prestigieux concours internationaux de piano, fait ainsi monter deux à trois Asiatiques sur les marches de son podium à chaque édition depuis 2003, alors qu’entre 1963 et 2000, on n’en comptait en moyenne qu’un tous les deux millésimes. Ils sont les représentants d’une école qui privilégie la rigueur, la discipline et l’endurance dans l’apprentissage dès le plus jeune âge. Pour autant, parler d’une relève asiatique en coupe réglée serait aller vite en besogne. D’autant que la plupart de ces produits « made in Asia » poursuivent en général leur formation en Amérique ou en Europe. Et pour un géant démographique comme la Chine – où l’on recense, selon les sources, entre 20 et 50 millions de pianistes amateurs –, rien d’étonnant si, de temps à autre, de gros poissons émergent du vivier, […] dont certains sont aussi devenus de vrais produits marketing formatés pour oreilles occidentales.” Mais nous au moins, nous protégeons nos enfants…

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