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Quenouille diplomatique

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Portrait d'Oopjen Coppit par Rembrandt (1634)
Portrait d'Oopjen Coppit par Rembrandt (1634) Crédits : Collection particulière

Le ministère de la Culture néerlandais dément tout accord avec la France pour acheter en commun les Rembrandt des Rothschild. La Banque de France, appelée à la rescousse (mais pour en acheter un seul), semble bien embarrassée...
Une fidèle auditrice nous a demandé via Twitter ce que peut bien tenir dans sa main Oopjen Coppit, l’épouse du notable Marten Soolmans, dont les portraits peints par Rembrandt et mis en vente au prix de 160 millions d’euros par la famille de Rothschild font l’objet d’un rocambolesque feuilleton déjà abordé ici. Renseignement pris, chère auditrice, il s’agit d’une quenouille, symbole du travail domestique. Et ça tombe bien, car cette histoire part en quenouille, décidément. “C‘est au minimum un camouflet diplomatique pour la France et, potentiellement, un immense raté pour le Louvre , écrivait ainsi Claire Bommelaer jeudi dans Le Figaro. [Ces] deux grands tableaux devraient finalement être achetés par les Pays-Bas. Lundi, le gouvernement néerlandais a annoncé au Parlement qu’il avait trouvé 80 millions d’euros afin d’acquérir une des deux toiles. La seconde, explique Jet Bussemaker, la ministre de l’Éducation et de la Culture, dans une lettre du 21 septembre envoyée aux parlementaires, devrait être acquise par le Rijksmuseum « d’ici à la fin de l’année ». Le grand musée d’Amsterdam est en effet en train de mobiliser des mécènes, aidé en ce sens par une incitation fiscale octroyée par le gouvernement. « La vente de deux grands portraits en pied d’un peintre hollandais était une opportunité unique qu’il fallait saisir », affirme aujourd’hui le porte-parole du ministère de l’Éducation et de la Culture, Job Slok.

Trésor national Depuis plusieurs mois, l’acquisition de ces deux portraits est devenue un enjeu national aux Pays-Bas : sur fond de campagne de presse, la majorité parlementaire a même été jusqu’à écrire au premier ministre afin qu’il se mobilise pour le retour de ce trésor national. Mardi, la presse néerlandaise s’est d’ailleurs réjouie de voir les deux œuvres du grand peintre hollandais, « rentrer chez eux ». De fait, les tableaux représentant Marten Soolmans et son épouse Oopjen Coppit à la veille de leur mariage, datant de 1634, étaient la propriété des Van Loon jusqu’en 1877, avant d’être acquis par les Rothschild. À Paris [où Fleur Pellerin avait annoncé un achat conjoint par Le Louvre et le Rijksmuseum], la nouvelle de ce « retour au pays » a fait l’effet d’une douche froide. […] Mercredi, Fleur Pellerin a téléphoné à Jet Bussemaker, en réclamant quelques explications sur ce qui semble être un double jeu. « Nous continuons à privilégier la solution européenne, a indiqué dans la foulée l’entourage de la ministre . Plusieurs grands mécènes français sont d’ailleurs intéressés et prêts à être mobilisés. » Mais pour acheter quoi, finalement, et selon quelles modalités ? Il ne reste qu’un seul tableau à acquérir et on voit mal une « copropriété » sur la moitié d’une paire de tableaux. Depuis le début de cette affaire, la famille Rothschild est restée silencieuse. Elle aurait d’autres offres. Très peu de Rembrandt circulent sur le marché et comme le souligne le ministère de l’Éducation néerlandais, il s’agissait bien d’une « opportunité unique à saisir ».”

Cafouillage Rebondissement : le soir même, le ministère de la culture dégaine un communiqué où il annonce, comme le rapporte une brève du Parisien , que “la France est [également] prête à acquérir pour 80 M€ un des deux portraits. Cette proposition qui permettrait d’installer le tableau au Louvre a été soumise aux propriétaires et « bénéficiera du mécénat exceptionnel de la Banque de France ».” “ Cafouillage diplomatique ? Erreur stratégique ? , s’interroge Roxana Azimi dans Le Monde. Le ministère de la culture néerlandais a démenti vendredi tout accord avec la France. « C'était une lettre de proposition, où les deux ministres indiquaient qu'ils étaient intéressés, rien de plus, a confié au Monde un responsable du ministère de la culture néerlandais. Le propriétaire a dit clairement qu'il voulait le vendre au Rijksmuseum. Notre ministre est confiante dans le fait que ces deux œuvres rejoindront les Pays-Bas. » […] En 2013, la France avait accordé sans barguigner le certificat permettant d'exporter les peintures, se refusant à les classer « trésors nationaux ». Un dispositif qui aurait interdit toute sortie du territoire pendant trois ans, laps de temps permettant à l'Etat de trouver des mécènes – rappelons que l'achat d'un trésor national par une entreprise donne droit à une réduction de l'impôt sur les sociétés égale à 90 % des versements effectués.

Poker menteur En mars, le site de La Tribune de l'art, tenu par Didier Rykner, dénonçait avec rage : « Désormais, si l'on autorise la sortie de France d'œuvres telles que ces deux Rembrandt, c'est que la notion même de trésor national n'existe plus ». […] Dans cette affaire, la France a visiblement tout faux. Pas une seule seconde elle n'a tenté de réunir les 160 millions d'euros nécessaires. « Qui peut croire, fulmine Didier Rykner, que la Banque de France, dont le bénéfice annuel est de 2 milliards d'euros et qui est donc prête à débourser 80 millions pour acheter un des portraits, s'arrêterait en si bon chemin et n'accepterait pas de payer les 160 millions d'euros demandés pour les deux ? Qui peut croire, au pire, qu'il serait impossible de réunir 80 autres millions en mobilisant d'autres mécènes ? » La Banque de France qui, au printemps, avait déjà acheté les archives Turgot pour 8,5 millions d'euros pour le compte de l'Etat, semble bien embarrassée. « Tout cela nous dépasse un peu, a-t-on déclaré [au Monde]. On ne nous a jamais parlé d'acheter les deux tableaux. » Même circonspection du côté du Rijksmuseum. « Nous avons continué notre levée de fonds depuis l'été, c'est tout ce que je peux dire. Maintenant, la France se dit prête à acheter un tableau. C'est un développement intéressant », confie, non sans ironie, Taco Dibbits, conservateur du musée néerlandais. L'entourage d'Eric de Rothschild précise que « le gouverneur de la Banque de France aurait été prêt à acheter les deux. Eric de Rothschild a demandé à la ministre que ces deux toiles soient classées “monument historique”, et elle a refusé, alors que l'argent est là ».” “ C’est un véritable jeu de poker menteu r, s’étrange La Tribune de l’art. Hélas, l’un des joueurs – le ministère de la Culture français – est réellement en dessous de tout. Les événements le dépassent, il feint de les organiser !” En quenouille, on vous dit !

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