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Jonas Kaufmann dans "Andrea Chenier" au Royal Opera House de Londres en 2015

Tosca, ou le délice des caprices

6 min

La "Tosca" du 16 avril à l'Opéra de Vienne, avec facéties de Jonas Kaufmann et bouderies d'Angela Gheorghiu, le prouve encore une fois : grâce aux divas, on ne s'ennuie jamais à une représentation du chef-d'oeuvre de Puccini !

Jonas Kaufmann dans "Andrea Chenier" au Royal Opera House de Londres en 2015
Jonas Kaufmann dans "Andrea Chenier" au Royal Opera House de Londres en 2015 Crédits : Alastair Muir/REX/REX - Sipa

Vous vous demandez sans doute quel spectacle lyrique aura la faveur de vos sorties estivales ? Normal, vous avez l’embarras du choix… Sachez, par exemple, comme nous l’apprend L’Obs, que “le Parsifal de Wagner monté cet été par Uwe Eric Laufenberg au Festival de Bayreuth sera « islamo-critique ». La direction du Festival a demandé que la sécurité soit renforcée.” Moins périlleux, du point de vue de la sécurité en tout cas, car artistiquement ça reste à voir, “Opéra en plein air programme cet été une production de La Bohème, de Puccini, très gauche caviar, persifle Le Figaro. Jacques Attali signe la mise en scène, Enki Bilal les décours et costumes. Et le chef Patrick Souillot dirige le Music Booking Orchestra, la formation controversée d’Anne Gravoin, la compagne de Manuel Valls. De Vincennes aux Invalides, le spectacle se produit principalement dans des palais de la République.” Si vous n’êtes pas convaincus, vous avez aussi “la réalisatrice Sofia Coppola, [fille de mais aussi] petite-fille d’un compositeur qui était flûtiste dans l’Orchestre de la NBC de Toscanini, [qui, lit-on dans Diapason] doit mettre en scène en mai et juin son premier opéra, La Traviata, à Rome, plusieurs années après avoir décliné la proposition que lui avait faite René Koering de diriger Roberto Alagna dans Manon Lescaut à Montpellier.”

"Non abbiamo soprano !"

On attend de voir si ces trois opéras feront l’événement, comme l’a fait, ce 16 avril à l’Opéra de Vienne, le Tosca qui rassemblait sur scène un trio mythique : Angela Gheorghiu, Jonas Kaufmann et Bryn Terfel, et auquel a assisté (peut-être sur son ordinateur, puisque la représentation était retransmise en streaming sur le Web) Christian Merlin, du Figaro. “Le bruit avait couru, rapporte-t-il en préambule, que, lors de la représentation précédente, le 9, Jonas Kaufmann avait bissé son air E lucevan le stelle, une rareté ! Le ténor allemand, superstar actuelle hors catégorie et d’ores et déjà l’un des dieux de l’histoire de l’opéra, se montrait dans une forme suffisamment éblouissante pour calmer les inquiétudes de ses fans, après plusieurs annulations probablement destinées à se soigner. Triomphe, une fois de plus, après son air. Cette fois, il semble décidé à ne pas se laisser fléchir, mais, au bout de cinq bonnes minutes d’applaudissements délirants, il est obligé de céder : il redonne son air. L’orchestre enchaîne. Dans sa cellule, Mario Cavaradossi va recevoir la visite inespérée de sa maîtresse, Floria Tosca, qui a obtenu un sauf-conduit du fourbe Scarpia. Sauf que le ténor voit ce qui échappe au chef d’orchestre Jesus Lopez Cobos : pas de Tosca en vue ! Constatant qu’il y a un problème, l’orchestre tient la note et, au lieu de chanter les paroles : « Franchigia a Floria Tosca ! » (« un laissez-passer pour Floria Tosca ! »), Kaufmann lance sur les mêmes notes : « Non abbiamo soprano ! » (« nous n’avons pas de soprano ! »). L’orchestre s’arrête, Kaufmann éclate de rire et la salle avec lui. Avec sa gentillesse et sa simplicité coutumières, le ténor s’adresse au public : « Excusez-nous, j’espérais qu’on allait pouvoir enchaîner, mais… Ah voilà, cette fois nous allons pouvoir continuer. Encore toutes nos excuses. » L’orchestre reprend et cette fois Angela Gheorghiu entre en scène, avec un air bougon et fermé qu’elle conservera jusqu’aux saluts !

La fourchette de Régine Crespin

Que s’est-il passé ?, s’interroge le critique du Figaro. Officiellement, un retard involontaire. Entendant que le ténor bissait son air, elle aurait préféré retourner dans sa loge plutôt que d’attendre en coulisse, or l’orchestre a enchaîné après le bis sans applaudissements. Les réseaux sociaux s’en donnent à cœur joie et, connaissant bien les antécédents de la diva en matière de caprices et manque de confraternité, ne sont pas dupes. D’autant que la Gheorghiu avait déclaré en interview son hostilité aux bis. De là à penser qu’elle a pris la mouche car le ténor a monopolisé les applaudissements… Certains observateurs avisés ont remarqué que, au premier acte, elle n’avait pas posé comme prévu le bouquet de lys dans les fonts baptismaux, si bien que Scarpia, alias Bryn Terfel, supposé en extraire une fleur, a tâtonné en vain dans le récipient avant de renoncer au jeu de scène prévu… Vous remarquerez que Tosca est l’opéra qui appelle le plus ce genre d’anecdotes : entre la fois où Régine Crespin a dû tuer Gabriel Bacquier avec une fourchette parce qu’elle ne trouvait pas le couteau, celle où Montserrat Caballé a rebondi sur le matelas censé amortir la chute de l’héroïne et celle où José Carreras, constatant que le peloton d’exécution censé le fusiller n’était pas entré en scène, a levé les bras au ciel et est sagement tombé à terre sans coup de feu, il y aurait un livre à écrire. Rien que pour ce genre d’incidents, pannes, échanges d’amabilités, l’opéra sera toujours l’opéra, lieu où les dieux sont aussi des hommes !”

“Surtout ne devenez pas chanteur !”

Et les déesses des femmes. A Bertrand Dermoncourt, qui lui demandait dans L’Express si cela la gênait qu’on l’appelle « diva », “la plus grande star féminine du monde lyrique, aussi sollicitée et protégée qu’une Madonna”, vous aurez reconnu Anna Netrebko, répondait : « Oui. J’ai peur de ce mot, car il possède une connotation négative : « diva » rime avec « caprices », « excès » ou « obsession ». Comment vit-elle sa célébrité délirante en Allemagne ou en Autriche ? « Vous parlez de tous ces articles sur moi, tous les jours que Dieu fait ?, répond-elle. C’est simple, je ne les lis jamais : cela me passe totalement au dessus de la tête. C’est peut-être ça, au fond, être une diva ! » Quant au message qu’elle donnerait à de jeunes artistes, le voici : « Qu’il faut être lucide et savoir pratiquer l’autocritique. Jamais l’automutilation. Si cela n’a pas marché un soir comme on l’espérait, il faut travailler. Et s’améliorer. Cela dit, mon message aux jeunes chanteurs serait plutôt : “Surtout ne devenez pas chanteur !” » A bon entendeur salut, et même bis !

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