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"Merci Patron !", succès inattendu de l'année 2016

Du documentaire comme arme politique

5 min

Ce que le succès de "Demain" et de "Merci patron !", et leur projection place de la République pour les Nuit debout, dit à la fois de l'engagement politique et de ce que le public attend d'un documentaire, à l'heure où des municipalités comme Argenteuil s'ingénient encore à en censurer.

"Merci Patron !", succès inattendu de l'année 2016
"Merci Patron !", succès inattendu de l'année 2016 Crédits : Copyright Jour2Fête

“Le maire (LR) d’Argenteuil n’aurait-il pas digéré l’ouverture du mariage aux couples de personnes de même sexe ?, s’interroge Libération. Une association de la commune [dénonçait, mardi dernier], la déprogrammation de deux films qui devaient être projetés au cinéma municipal le Figuier blanc. Le premier, La Sociologue et l’Ourson, d’Etienne Chaillou et Mathias Théry, évoque à l’aide de peluches et de bouts de carton le combat pour le mariage et l’adoption pour tous. Le second, 3 000 Nuits, est une coproduction franco-palestinienne réalisée par Maï Masri. Inédit en salles, le film retrace l’histoire d’une Palestinienne incarcérée dans une prison israélienne sous haute sécurité, où elle accouche d’un garçon. Il devait être présenté par l’association Argenteuil Solidarité Palestine. Dans un communiqué, l’Association pour la défense du cinéma indépendant, des films d’auteur et des salles d’art et essai a dénoncé une « censure dans les cinémas d’Argenteuil ». Selon sa coprésidente, Laurence Conan, la mairie serait directement intervenue : « Nous avons appris par le cinéma que sa directrice avait reçu un message du cabinet de la mairie lui demandant d’informer les associations partenaires de la déprogrammation. Nous n’avons pas réussi à savoir [pour quels motifs], mais il était question de "politique" dans le mail de la mairie. »” “En janvier dernier, rappelle L’Humanité, Georges Mothron, réélu en 2014 à la tête de la mairie après une alternance socialiste, s’était déjà montré très sourcilleux vis-à-vis de la programmation du Figuier blanc. Quatre spectacles jugés trop chers avaient été supprimés. L’édile se vante d’avoir ainsi économisé 100 000 euros. Quant au cinéma, Georges Mothron a de grands projets. Il vient de livrer le terrain en bord de Seine où se trouve l’actuelle salle de spectacles municipale, qui accueille également des activités associatives, à un promoteur chargé d’y construire un multiplex. Voilà… Les trois cinémas de la commune n’avaient qu’à bien se tenir…”

Des cinéastes, mais aussi des activistes

L’édile, soucieux des deniers municipaux, aurait pourtant tout intérêt à laisser programmer des documentaires dits « politiques », comme ces “deux films [qui] ont beaucoup en commun, et déjà leur triomphe.” “Dans les [jours] qui viennent, Demain, de Cyril Dion et de l'actrice Mélanie Laurent, sorti il y a près de cinq mois, dépassera le million de spectateurs. C'est phénoménal pour un documentaire, commente Michel Guerrin dans Le Monde. C'est anormalement et délicieusement long, surtout quand on sait que plein de films sont éjectés des écrans au bout d'une à trois semaines.” Demain, “qui montre des gens s’activant aux quatre coins du monde pour arrêter de détruire la planète” a été projeté place de la République, tout comme Merci patron ! “Logique, François Ruffin est à l'origine des Nuits debout. Merci patron !, d'un coût dérisoire (150 000 euros), en est à 360 000 entrées en deux mois, et vise les 500 000. On peut le voir dans 200 salles alors qu'il n'y en avait que 39 au début. C'est un film malin et filou, juge Michel Guerrin, très drôle et voyou – des cadres du groupe LVMH sont filmés et enregistrés à leur insu –, qui montre comment une famille d'ouvriers fait plier le groupe de luxe de Bernard Arnault. « Bien sûr que les deux films ont des points communs ! », dit Eglantine Stasiecki, de chez Jour2fête, qui distribue Merci patron ! : ils sont anti-système, optimistes, donnent la pêche, privilégient le local, défendent les petits contre les puissants, invitent le public à s'engager mais sans le faire culpabiliser. « Ces deux films s'efforcent de définir ce qui pourrait être un monde meilleur et leur succès montre que les gens cherchent des solutions pour s'en sortir », ajoute Stéphane Célérier, le PDG de Mars, qui distribue Demain. Ce sont aussi deux films d'esprit buissonnier, commente encore le chroniqueur du Monde. Leurs auteurs ne sont pas des cinéastes mais des activistes. La nuance n'est pas leur fort, le doute non plus. Cyril Dion, cofondateur du mouvement Colibris avec Pierre Rabhi, est plus dans l'environnement. François Ruffin, fondateur du journal alternatif Fakir, dans le social. Le ton qu'ils adoptent échappe au politique militant dur, mais joue plutôt sur l'émotion et la pédagogie pour Demain, et sur l'humour et le loufoque pour Merci patron ! Ils font autrement des films, qui parlent autrement du monde et triomphent au moment où la France penche fortement à droite.”

"C’est comme si Matignon et l’Elysée avaient fait partie du plan com."

“ « Franchement, ce qui fait qu’un film rencontre l’air du temps, c’est assez mystérieux, [avoue dans Télérama le producteur de Merci patron !, Edouard Mauriat]. Pour Le Cauchemar de Darwin, il y a dix ans, c’était l’écologie, la mondialisation, le référendum sur le traité constitutionnel européen… Cette fois, avec la loi El Khomri, c’est comme si Matignon et l’Elysée avaient fait partie du plan com. » Le rusé François Ruffin entend bien prolonger l’état de grâce et, surtout, en profiter pour lever les masses, écrivait Mathilde Blottière le 30 mars dans Télérama, soit la veille de l’occupation de la place de la République. Car tel est bien l’objectif revendiqué : que le documentaire devienne une arme politique.” Ce que déplore dans Le Figaro Romain Goupil. Le cinéaste se dit « frappé que les jeunes de Nuit debout s’appuient sur deux films documentaires. […] C’est révélateur d’une envie d’agir concrète. Mais il y a des limites. » Il voit en effet en François Ruffin un des « manipulateurs » de Nuit debout, avec Frédéric Lordon et Serge Halimi, et dénonce « le risque de mainmise par des maîtres-penseurs. Je suis bien placé pour détecter ce mécanisme, explique-t-il. Je me suis séparé de ma génération qui allait vers la violence terroriste, et de mon propre délire révolutionnaire, quand j’ai compris cette phrase : « Le bolchevisme est la matrice du stalinisme. » Mon film Mourir à 30 ans fait ce bilan. Toute agitation révolutionnaire est guettée par une prise de pouvoir autoritaire et la manipulation de quelques gourous qui imposent un fonctionnement vertical. » Oui, mais Mourir à 30 ans, César du Meilleur Premier Film en 1982, n’avait alors rassemblé « que » 146 000 spectateurs…

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