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Couverture de l'édition critique allemande de "Mein Kampf"

Best-sellers à conviction

5 min

L'édition critique de "Mein Kampf" se place dans les meilleures ventes en Allemagne. De son côté, Edouard Louis se retrouve attaqué en justice par celui qu'il décrit comme son agresseur dans "Histoire de la violence". Un roman peut-il devenir une pièce à conviction ?

Couverture de l'édition critique allemande de "Mein Kampf"
Couverture de l'édition critique allemande de "Mein Kampf" Crédits : IfZ

Il est des best-sellers qui interrogent, comme celui-ci. “Dans le classement des meilleures ventes de Der Spiegel, il a bondi en une semaine de la 11e place à la 5e place, note le correspondant du Figaro à Berlin, Nicolas Barotte.” Mercredi 16 mars, relève Télérama, il figurait en 2e place du classement des essais, pour la cinquième semaine consécutive.” “Un peu plus d’un mois après sa publication,, poursuit Le Figaro, « l’édition critique » de Mein Kampf est un succès de librairie. 33 000 exemplaires de ce pavé en deux tomes ont déjà été vendus. Le livre est en rupture de stock et il faut attendre parfois plusieurs semaines pour le recevoir. Seulement 4 000 exemplaires avaient été initialement imprimés. Le prix, 59 euros, n’a pas rebuté les lecteurs curieux de découvrir l’objet tabou, pas plus que les 2 000 pages et les 3 700 notes. […] « Il y a trois raisons à cet intérêt », juge Christian Hartmann, de l’institut IfZ, qui a édité cette édition critique. L’historien à l’origine du projet a supervisé l’ensemble de l’étude du pamphlet. « Tout d’abord Mein Kampf a été interdit jusqu’à aujourd’hui et nous vivons dans une société qui connaît peu de tabous. Cela suffit à rendre les gens curieux. Ensuite, Mein Kampf constitue une relique du IIIe Reich, qui était ou reste présent dans beaucoup de familles. Les gens veulent connaître la “vérité”. Enfin, cet intérêt est le résultat de la confrontation de l’Allemagne avec le national-socialisme, ce qui n’est pas nouveau. » L’historien balaie donc les remarques sur un succès éditorial du livre-programme d’Adolf Hitler. « Il ne s’agit pas d’un succès de Mein Kampf, mais de notre édition, insiste-t-il. Cela n’aurait pas pu mieux se passer. Nous avons occupé un terrain dont d’autres auraient pu abuser. C’est un succès d’un regard critique sur Mein Kampf. C’est pourquoi je dirais : mission accomplie. » L’ouvrage n’a rien d’une étude universitaire basique. Il laisse une impression étrange avec ses deux volumes aux couvertures épaisses gris souris et aux pages en papier de qualité qui en font un « beau livre » qu’on serait presque tenté de mettre en évidence dans sa bibliothèque. À l’intérieur, le texte entier d’Adolf Hitler est placé au centre des pages. Dans les marges s’accumulent les commentaires et les analyses, comme pour le cerner. À l’institut IfZ, on assure que les acheteurs sont avant tout des scientifiques ou des passionnés d’histoire.”

Circonstance aggravante

Il est d’autres best-sellers qui sont lus, eux, par des détenus, leurs avocats et des juges. “Cette journée du 18 mars, Edouard Louis [l’aura passé] entre les murs du Palais de Justice de Paris, raconte notre consœur en Dispute Emily Barnett dans Les Inrockuptibles. [Après la polémique déclenchée par En finir avec Eddy Bellegueule en 2014], avec Histoire de la Violence, Louis est-il allé trop loin ?, s’interroge-t-elle. Nouvelle puissante démonstration de la violence comme produit d'une structure sociale, l'auteur y met en scène son propre viol suivi d'une tentative de meurtre en décembre 2012 à Paris par un homme d'une trentaine d'années nommé Reda. La presse a salué ce livre où « il n'y a pas une seule ligne de fiction », comme le déclarait l'auteur à Livres Hebdo. Et voilà que quatre jours après sa parution, l'homme que l'écrivain accuse d'avoir tenté de le tuer est arrêté pour une affaire de stupéfiant. On l'identifie grâce au relevé de ses empreintes (il a déjà fait plusieurs mois de prison pour vol en 2014), qui coïncident avec les traces d'ADN prélevées dans l’appartement de l'écrivain. Riahd B., alias Reda, est placé en détention provisoire. Aujourd'hui, c'est lui qui porte plainte contre Edouard Louis. Parmi les griefs, révélés par L'Obs, les avocats du plaignant Thomas Ricard et Matthieu de Vallois évoquent l'ordonnance de la juge des libertés qui a utilisé la parution du livre comme une circonstance aggravante justifiant le placement en détention de leur client. […] Le présumé agresseur et « héros » du deuxième livre d’Edouard Louis l'a donc attaqué en justice pour « atteinte à la vie privée » et « atteinte à la présomption d'innocence ». Il exige qu'un encart soit placé dans chaque exemplaire, ainsi que 50 000 euros de dommages et intérêts. […]

Imbroglio juridique

Pour l'avocat du romancier, Emmanuel Pierrat, le personnage de Reda n'est pas reconnaissable. Il s'indigne en revanche qu'on ait mis trois ans à l'arrêter : « En France, mieux vaut ne pas être violé quand on est pédé ! La justice et la police se réveillent quand une histoire de viol devient un best-seller. » Encore selon L'Obs, qui a rencontré le compagnon de Reda, ce dernier « reconnaît avoir passé la nuit avec lui, mais il ne l'a jamais violé et n'a jamais eu d'arme en sa possession ». L'identification de gens réels dans une œuvre littéraire n'est évidemment pas un fait rare. Il a valu bien des tracas aux auteurs assignés en justice par leurs « muses ». Parmi eux, Christine Angot, Philippe Besson, plus récemment Eric Reinhardt. En revanche, qu'un roman puisse servir de pièce à conviction dans une affaire pénale serait un cas inédit. Aux Etats-Unis, certains noms d'écrivains sont associés à l'élucidation partielle d'affaires criminelles, comme Robert Graysmith et son livre-enquête sur le tueur du zodiaque. Mais on imagine mal Edouard Louis en apprenti-détective semant dans son récit des indices pour coincer son supposé agresseur. Histoire de la violence comporte un passage où il dit avoir hésité à porter plainte : « Je disais seulement que je ne voulais pas que cette histoire s’étire sur les mois à venir, j’expliquais qu’une procédure me forcerait à me répéter encore et encore, que ce qui s’était passé deviendrait d’autant plus réel. » Reste que le jeune écrivain a l’art de s’empêtrer dans des situations fâcheuses. Après Eddy Bellegueule, le voilà pris dans un imbroglio juridique.” “Etrange immixtion de la réalité dans un romanesque qui n’en manquait déjà pas, commente David Le Bailly dans L’Obs, comme si, se poussant du col, elle venait réclamer la part de lumière qui lui était due. Etrange confusion aussi, un livre devenant potentiellement un élément à charge – ou à décharge – dans une instruction pénale.”

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