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"Evolution" de Lucile Hadzihalilovic, sorti dans seulement 2 salles à Paris

Peut-on encore sortir à Paris un film d'auteur dit "pointu" ?

5 min

Des avanies récentes subies par "Evolution" et "Kaili Blues" à Paris (sortis chacun dans seulement deux salles), on peut déduire l'axiome suivant : plus un film est soutenu par la critique, moins il a de salles (et partant, de spectateurs...)

"Evolution" de Lucile Hadzihalilovic, sorti dans seulement 2 salles à Paris
"Evolution" de Lucile Hadzihalilovic, sorti dans seulement 2 salles à Paris Crédits : © Potemkine Films

“Lorsque [Evolution], le film [de Lucile Hadzihalilovic] a été présenté au festival de Toronto, en septembre, notait mercredi dernier, le jour de sa sortie en salles, Didier Péron dans Libération, la critique anglo-saxonne s’est enthousiasmée pour cet ovni français. [La critique française n’a en général pas été en reste]. Or [cette semaine], pour voir Evolution, il [fallait compter] sur deux copies à Paris (le MK2 Beaubourg [pas le même joyau technique que d’autres salles plus récentes, note Télérama] et le Publicis sur les Champs-Elysées), auxquelles ne s’ajoutent guère plus de quatre copies en province. Le distributeur indépendant Potemkine, qui n’a pas la force de frappe des gros indépendants (Diaphana, Mars, Pyramide, Haut et Court…), n’a pu convaincre l’UGC Les Halles de prendre le film. Or cette salle stratégique, dès lors qu’elle dit oui, enclenche un processus de confiance des autres exploitants, qui s’alignent et ouvrent à leur tour leurs portes et leurs écrans. Qu’on aime ou pas Evolution, peu importe : il mérite mieux que ce traitement à la marge qui le prive […] des meilleures infrastructures de projection. Il paraît quand même dingue, s’indigne le critique de Libération, qu’aucune des salles MK2 (Quai de Seine ou Quai de Loire, ou Bibliothèque et ses 21 écrans !) ne considère de sa responsabilité d’exploitant encore drapé du label « art et essai » de ménager une place pour un type de film qui n’est pas non plus complètement en dehors de ce que son public désire voir. Le même phénomène de quasi-exclusion a joué pour Un jour avec, un jour sans de Hong Sang-soo, léopard d’or à Locarno, selon une logique de concentration et de rouleau compresseur qui tue à petit feu une diversité qui ne sera bientôt plus qu’une coquille vide.”

Guerre de petits contre des moyens

“Le lendemain [de la parution de cet article], rapporte Aurélien Ferenczi dans son blog de Télérama, dans un e-mail à destinataires multiples (et nombreux), Thierry Lounas, le patron de Capricci, une société de production et de distribution (il est aussi directeur de la rédaction du mensuel So Film) embraye en s'interrogeant : « Quelle place pour le cinéma de recherche à Paris ? » Il n'a, lui aussi, trouvé que deux salles – à vérifier [demain] – pour sortir Kaili Blues, du Chinois Bi Gan [qui sera le coup de cœur de Julien Gester dans la Dispute de mardi prochain]. Paradoxe, ce sont les indépendants qui lui ont refusé leurs écrans, le film sortant chez UGC et MK2... Chacun à sa façon témoigne de la difficulté grandissante de l'accès aux salles parisiennes – hors Paris, c'est un autre débat, tout aussi entortillé – des films « d'auteur » plus « pointus », moins « porteurs » (substantif et adjectifs sur-utilisés, à prendre avec des pincettes). Chez Potemkine, on aurait aimé deux salles de plus, et notamment l'UGC les Halles, parce que sa clientèle spécifique paraissait mieux adaptée à la nature du film (d'auteur mais de genre, aussi). Paradoxe d'une géographie des entrées parisiennes très compliquée : à quelques décamètres près, et en surface, ce n'est pas la même chanson. C'est aussi une guerre de petits contre des... moyens : Benoît Dalle, de Potemkine, déplore que les films des sociétés de distribution indépendantes plus grosses que la sienne (type Mars, Diaphana, Haut et Court, etc...) aient tendance à élargir leurs combinaisons de sorties. Côté Capricci, où l'on note en passant que certains de ces distributeurs « moyens » possèdent des salles à Paris, ce qui ne rend pas la discussion plus facile, Thierry Lounas demande que « l'on repense le classement art et essai et le label recherche [dont bénéficient une partie des salles art et essai]. On ne peut pas recevoir des subventions et dire ensuite qu'on ne prend pas le film parce qu'il ne marchera pas... »

Un « film de festival » ? Un « film pour la critique » ? Presque des gros mots...

Les deux témoignent surtout d'un durcissement des positions. La programmation des films, à Paris comme en France, est un long processus au cours duquel distributeurs et exploitants doivent dialoguer, souvent très en amont, dernière ligne droite le lundi matin, 48 heures avant la sortie. Or, de l'avis de tous, les rapports se sont dégradés – avec, évidemment une loi du plus fort qui s'impose. Difficulté à joindre les décideurs quand on est une société trop modeste, promesses pas toujours respectées... La parole elle-même se serait décomplexée : un « film de festival » ?, un « film pour la critique » ? Presque des gros mots... A contrario, l'accroissement vertigineux du nombre de films – on compterait près 800 titres, reprises comprises, en 2015 – met évidemment les salles en position de force : elles ont le choix, à l'intérieur même de la zone « cinéma de recherche ». Cette hausse est favorisée par de nombreuses aides à la distribution qui ont permis à de petites structures de se lancer et de survivre. Paradoxe : grâce aux aides européennes et à la politique des quotas télé, il est plus rentable aujourd'hui pour un distributeur français de sortir un film autrichien ou islandais que, disons, un indépendant américain, qu'il serait peut-être plus facile de mettre en salles... L'offre, unique par son ampleur, dont bénéficie le public français n'est en fait pas si représentative de la création mondiale que ça. Le public lui aussi a changé, il est moins accompagné qu'avant – on ne peut pas dire que la presse cinéma soit en pleine forme – davantage en quête de valeurs sûres. Et les scores d'Evolution, ou même, dans une moindre mesure des Ogres, film largement salué par la presse, mais pas forcément bien servi à Paris (ça frétille en province, nous dit-on), sont en deçà des espérances.

Les salles de cinéma bientôt ubérisées ?

Une solution possible, notamment pour des titres comme Evolution ou Kaili blues, serait d'imaginer des sorties simultanées salles et VOD (idéalement VOD géolocalisée, c'est-à-dire possible là où le film ne se joue pas). Aujourd'hui, la loi ne le permet pas. Autre débat en perspective...”, alors que s’est ouvert hier le deuxième volet des Assises du cinéma, consacré justement aux exploitants de salles. “Déjà à l'origine de la polémique sur le salaire des acteurs, Vincent Maraval, le producteur de La Vie d'Adèle et fondateur de la société de distribution Wild Bunch, pousse [lui] la logique à l'extrême, note Nathalie Kosciusko-Morizet, rédactrice d’un jour aux Echos : il milite pour la diffusion libre et simultanée des films dans les salles et sur les canaux numériques. Les salles de cinéma bientôt ubérisées ?” Pour certains, elles l’auront bien cherché…

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