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"Le chemin de l'exode", de Louis Jammes, une des 4 photos censurées à Narbonne

Incorrigibles élus (C215 effacé à Reims, Louis Jammes décroché à Narbonne)

6 min

Reims avait commandé des œuvres à l'artiste de rue C215 : le service propreté en a effacé une par mégarde. L'Aspirateur exposait les photographies de Louis Jammes : dix jours après l'inauguration, la mairie de Narbonne fait fermer les lieux. Incorrigibles élus...

"Le chemin de l'exode", de Louis Jammes, une des 4 photos censurées à Narbonne
"Le chemin de l'exode", de Louis Jammes, une des 4 photos censurées à Narbonne Crédits : © Photo Louis Jammes

C’est un garçon accroupi, prostré contre un mur, les yeux grand ouverts et l’air apeuré, peint sur une armoire électrique. “Cette œuvre de l’artiste C215, raconte une brève de Libération, faisait partie d’une commande de la mairie de Reims en vue d’une rétrospective sur près de 600 m² au printemps. Seulement, « il y a eu un petit couac », a indiqué la mairie à l’AFP. Les services qui ont dealé avec l’as du pochoir ont oublié de prévenir le service propreté… qui a effacé l’œuvre [fin février]. Interrogé par l’AFP, Christian Guémy, alias C215, a réagi en expliquant que la détérioration était un risque inhérent à ce type d’art. « Là où j’ai été surpris, c’est qu’elle a été nettoyée par la ville alors qu’elle me l’a commandée », a ironisé C215, qui a proposé d’en refaire une nouvelle. « Les services de la mairie se sont excusés platement ; ce sont eux les premiers emmerdés. Il y a eu une confusion entre les services », a-t-il ajouté, soulignant « l’intérêt » de la ville de Reims pour cet art de rue.”

Couvertures de survie

Quel intérêt de la ville de Narbonne pour l’art en général ? “Initialement programmée jusqu’au 30 avril, l’exposition « Louis Jammes. Rétrospective 1983-2015 : Lucie, cette obscure clarté qui tombe des étoiles » n’aura duré que dix jours, nous apprend Nathalie Eggs dans Le Journal des Arts. L’Aspirateur, lieu d’exposition et de création, est fermé depuis le dimanche 13 mars au soir, en raison de désaccords entre le photographe et les organisateurs de l’exposition. Dans un communiqué, la ville de Narbonne, propriétaire de l’Aspirateur, a déclaré avoir « dû se résoudre à mettre fin prématurément à l’exposition du photographe Louis Jammes ». […] Cette issue est le résultat d’une succession de malentendus et de désaccords entre les parties. Le malaise a débuté lorsque, mécontent de la réception tardive d’une partie de ses œuvres par la mairie le jour du vernissage (le 4 mars), Louis Jammes a peint en rouge la phrase suivante sur l’édifice de l’Aspirateur : « Narbonne city hall forgot to receive 25 pieces lol »(La mairie de Narbonne a oublié de recevoir 25 œuvres lol). L’artiste s’est par la suite vu refuser par la ville l’accrochage, sur des panneaux dans la ville consacrés à la promotion de l’événement, de quatre photographies de migrants syriens photographiés en octobre 2015 à la frontière serbo-croate. « Cette possibilité d'affichage urbain était pourtant prévue initialement, et c'est même ce qui m'avait séduit dans ce projet », a confié l’artiste au journal L’Indépendant. Face à ce refus, il a décidé de les afficher sur les murs extérieurs de l’Aspirateur, une initiative très mal reçue par la mairie qui l’a immédiatement censurée. Le 10 mars, lors de la réception des œuvres manquantes, Louis Jammes a décidé de les exposer en les recouvrant en partie de couvertures de survie. Dans son communiqué, la mairie a simplement expliqué que « la Ville et le Parc naturel régional de la Narbonnaise en Méditerranée, co-organisateurs de cette exposition, n’entendent pas entrer dans la polémique provoquée par l’artiste, du fait de ses déclarations publiques ou de son comportement, à l’intérieur et aux abords de l’Aspirateur ». Après la censure, Louis Jammes s’est rendu à Narbonne pour constater la fermeture du lieu. L’exposition « a été très compliquée à monter, car je ne sentais aucun désir, aucune envie du côté de la municipalité, juste du vide » a-t-il confié à L’Indépendant. « Didier Mouly [le maire divers droite] n'aime pas l'art contemporain », a-t-il ajouté.”

C'est quoi, un lien collectif autour de l'art ?

“La municipalité de Narbonne a raison sur tout, et tort sur l'essentiel, commente Michel Guérin dans sa chronique Culture du Monde. Les migrants, c'est une question centrale qui va se poser à l'Europe dans les années qui viennent, et ce n'est pas un hasard si nombre d'artistes, metteurs en scène de théâtre (on en a parlé ici lundi soir), cinéastes, écrivains s'en emparent. Narbonne aurait dû s'enthousiasmer pour une idée qui, si elle n'avait pas marché, n'aurait pas fait de mal – les fameuses quatre images sont plutôt vibrantes, pas heurtantes. Et puis déplacer l'art du musée à la rue n'est pas idiot à une époque de repli sur soi. Louis Jammes est persuadé que ce refus est lié au sujet des images et le dit à sa façon : « Les Arabes, la ville ne veut les voir ni en vrai, ni en photo, ni en peinture. » Du reste, la municipalité a demandé à l'artiste de retirer de l'exposition son portrait du peintre Jean-Michel Basquiat nu, au motif que les enfants seraient perturbés. Incorrigibles élus, qui ne font pas confiance à l'art, aux artistes et au public. Qui veulent que chacun soit sage. Qui n'ont pas compris qu'un créateur n'est pas là pour décorer mais pour bousculer. Il existe un festival à Vevey, en Suisse, qui n'est pas vraiment une ville de gauchistes, dont le concept est d'afficher des photos dans la rue, souvent géantes, parfois dérangeantes. Il existe à Perpignan, à 65 km de Narbonne, le festival Visa pour l'image, dévolu au photojournalisme, où les habitants découvrent dans des expositions et des projections sur grand écran des milliers d'images, souvent dominées par la douleur et la mort. Alors que Narbonne mettait une exposition sous clef, la ministre de la culture, Audrey Azoulay, déclarait le 16 mars au Parisien : « La société se radicalise. (…) Je veux que la création et les artistes soient plus proches de nous, dans nos campagnes, nos banlieues, que les musées sortent de leurs murs. (…) Il faut retrouver une émotion commune, un lien collectif autour de propositions d'artistes… » C'est quoi, un lien collectif autour de l'art ? Par exemple, ce qui s'est passé à Sarajevo entre 1992 et 1996, quand les 350 000 habitants de la capitale bosniaque ont été pilonnés par des milices serbes postées sur les collines autour et pris pour cible par des snipers. […] Dans Sarajevo assiégée, la culture aidait chacun à ne pas devenir un monstre. A écouter l'autre. Monter avec les moyens du bord une pièce de théâtre, une exposition, un concert rock, un spectacle de danse, tout cela aidait à vivre – ensemble – quelle que soit son ethnie ou sa religion. Et, si la ville se battait, c'était pour sauver sa culture et préserver son identité. […] En 1993, un artiste français était parmi les Sarajéviens. Il a pris des habitants en photo, les a transformés en anges en leur ajoutant des ailes au pinceau sur le tirage, puis a collé les images agrandies sur les façades meurtries. C'était Louis Jammes. En juin, il exposera à Sarajevo.” Une ville au climat manifestement beaucoup plus doux que Narbonne…

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