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Salons dorés, tigre bleu et habits verts

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Fleur Pellerin fait rire rue de Valois en énumérant ses lectures germaniques, les candidats au bac français veulent la peau de Laurent Gaudé, et mis à part la réforme du collège, les Académiciens français se tiennent prudemment à l'écart des grands débats du moment. “Dans les salons de la Rue de Valois, le mercredi 17 juin, la ministre de la Culture, Fleur Pellerin, a finalement confirmé , nous apprend Le Canard Enchaîné, que la France acceptait d’être le pays invité d’honneur de la Foire du livre de Francfort, en octobre, en présence de son patron, Jürgen Boos. Même si ça va coûter bonbon : entre 5 et 9 millions d’euros (comme nous l’avions raconté dans cette revue de presse le 26 septembre). La ministre en a profité pour parler de littérature germanique : ancienne élève du lycée franco-allemand de Buc (dans les Yvelines), elle a assuré avoir lu dans le texte Hölderlin, Thomas Mann, Robert Musil, mais aussi Theodor Fontane, Max Frisch, Stefan Zweig… Au dixième auteur égrené, un fou rire nerveux a parcouru l’assistance : Pellerin avait visiblement trop envie de se rattraper, après sa boulette d’octobre – elle n’avait pu (faut-il encore le rappeler ?) citer un seul titre de Patrick Modiano, tout juste couronné par le prix Nobel, en expliquant ne plus avoir le « temps de lire ».”

"Wallah laurent gaudé si je te retrouve jte fend le crane en deux" Fleur Pellerin cauchemarde-t-elle parfois qu’elle repasse le bac ? Et qu’en adepte compulsive des réseaux sociaux, elle tweete à ce sujet ? Toujours est-il que, comme l’a raconté Agathe Charnet dans Le Monde , jamais un félidé n'aura autant fait parler de lui sur la twittosphère. L'épreuve du baccalauréat de français n'était pas finie, vendredi 19 juin, que déjà le hashtag #tigrebleu s'abattait sur la Toile, déversé par une armée de lycéens en colère. En cause, un extrait de la pièce Le Tigre bleu de l'Euphrate, de Laurent Gaudé, proposé aux épreuves des séries S et ES. Nombre d'élèves sont restés perplexes face à la phrase : « Je suis celui qui n'a pas osé suivre jusqu'au bout le tigre bleu de l'Euphrate. » Ne sachant si l'écrivain désignait un animal ou un fleuve, les candidats, après l'épreuve, se sont lancés dans une chasse à l'homme virtuelle, faisant preuve d'inventivité rhétorique et orthographique… « Wallah laurent gaudé si je te retrouve jte fend le crane en deux » et autres « Mais naaan jurez le tigre bleu c'est un fleuve ? !!! » ont ainsi fleuri sur la Toile.” Victor Hugo et son brin d’herbe extrait des Contemplations avait eu droit à semblables invectives l’an passé.

Saluer la voix vivante des écrivains “Laurent Gaudé a réagi, lundi 22 juin, dans un court texte. Le Prix Goncourt 2004 lève le mystère sur son « tigre bleu » : « Dans ce texte, Alexandre le Grand parle à la mort et raconte une dernière fois sa vie. Il évoque notamment la rencontre qu'il a faite avec un animal imaginaire et mythologique : le tigre bleu. Dans ces terres de Mésopotamie où coulent deux fleuves, le Tigre et l'Euphrate, le félin et le fleuve ont le même nom, oui. » Libre donc à l'élève de faire parler son imagination, dit l'auteur, qui approuve l'introduction de textes contemporains au programme de l'examen : « Une manière pour le pays (…) de saluer la voix vivante de ses écrivains. » En effet, relève la journaliste du Monde, la contestation a soulevé un débat plus ample : les auteurs contemporains ont-ils leur place au bac ? Un « faux problème » pour Dominique Viart, professeur à l'université Paris-Ouest-Nanterre. « Opposer la littérature contemporaine à la littérature patrimoniale revient à oublier que n'importe quelle littérature a été contemporaine », dit-il, ajoutant que les œuvres contemporaines permettent aux candidats de « convoquer la culture littéraire précédemment acquise dans le bain vivant de la création ». Un avis partagé par Joy Sorman, dont le roman La Peau de l'ours a été proposé en série technologique. […] Pour l'écrivaine, la confrontation de la littérature avec les nouvelles générations est un engagement. Les élèves « découvrent qu'on peut être écrivain et encore en vie, voire écrivain et jeune, écrivain et femme, écrivain et porter un jean, écouter du rock… » Et pas seulement un vieillard en habit vert.

Mariage : "Union entre un homme et une femme (vieilli)" On peut cependant être académicien et se soucier de la jeunesse, comme quand « l’Académie française sabre la réforme du collège » , ainsi que le titrait avant-hier le même numéro du Monde. Une exception que cette prise de position, d’ailleurs, car comme le racontaient il y a un mois David Caviglioli et Grégoire Leménager dans une enquête de L’Obs consacrée, à l’occasion de la réception sous la Coupole de Dany Laferrière, aux « profondes inimitiés politiques entre les Immortels » , en général, “quand un débat agite la France, l’Académie passe à l’inaction. Sous Nicolas Sarkozy, Jean-Marie Rouart avait initié un débat officiel sur l’identité nationale, suivi d’un vote. « Mais je ne me rappelle plus exactement ce qui s’y est dit. » [ L’Obs n’a] trouvé personne qui s’en souvienne. « Nous sommes souvent assez peu nombreux en séance », plaide l’un d’eux. La transcription de ce débat fantôme n’est pas consultable. Lorsqu’il a été question du mariage gay, l’Académie était « très majoritairement contre », mais ne l’a pas dit. Jean-Pierre Raffarin a demandé aux habits verts de définir le mot « mariage ». Le directeur de cabinet de l’Académie Jean-Mathieu Pasqualini affirme à Daniel Garcia dans le livre Coupole et dépendances : « C’était un peu leur cartouche de la dernière chance : ils espéraient que l’Académie condamnerait la nouvelle définition du mariage ». Réunis sur ordre du pouvoir, les Immortels ont fait des bons mots. L’un a proposé : « Union entre un homme et une femme (vieilli) ». Tout le monde a ri. Finalement, la définition s’en est remise à l’usage, qui est défini par la loi, sage manière de ne rien dire.” Ne rien dire quand on n’a rien à dire, une sagesse peu pratiquée aujourd’hui, sur les réseaux sociaux comme dans les salons dorés des ministères…

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