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Symptômes pathologiques et vertus thérapeutiques du roman

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La revue de presse est présentée toute cette semaine par Emilie Chaudet

En lisant Télérama, je me suis aperçue que j’avais souffert, plus jeune, d’une maladie que jamais aucun médecin ne m’avait diagnostiquée.

J’en parle au passé car heureusement je me suis à peu près soignée depuis, à la fois inconsciemment, et assez méthodiquement, je dois dire, avec d’une part, une meilleure gestion du temps, chez moi, et d’autre part un peu plus de self-control, dans les librairie. Cette maladie ça m’étonnerait que vous en soyez atteint autour de cette table, Arnaud, Etienne et Philippe, ou alors vous auriez plutôt intérêt à la cacher à nos auditeurs… c’est le Tsundoku. Combinaison de deux verbes japonais, ‘Tsumu’ empiler, et ‘doku’, lire. Valérie Lehoux nous explique ainsi qu’il existe un nom pour désigner cette manie d’accumuler les livres chez soi, et de ne jamais les ouvrir : « apparue sous l’ère Meiji au sein d’une bourgeoisie soucieuse de ses apparences culturelles , explique la journaliste de Télérama, le mot tomba en désuétude avant de réapparaître dans les années 70 sous l’impulsion d’étudiants, acheteurs compulsifs d’ouvrages universitaires mais piètres lecteurs ». Pathologie qui désigne aussi aujourd’hui ces personnes qui ouvrent une multitude de pages, d’onglets et de favoris sur Internet sans pour autant les lire… Alors peut-être qu’en fait, je suis toujours atteinte de Tsundoku…

Mais en fait, cette maladie semble toucher pas mal d’américains si l’on en croit une enquête de l’agence fédérale NEA qui en arrive au constat pour le moins effarant que la moitié de la population étasunienne n’avait pas ouvert un seul livre en 2014… Ca représente tout de même 160 millions de personnes, écrivent Alexandre Gefen et Laurent Nunez dans Marianne. Les deux journalistes posent la sempiternelle question : « à quoi sert la littérature », et tentent d’y répondre sous l’angle thérapeutique. Lire pour aller mieux, selon l’écrivain Charles Dantzig cité dans cet article : « On lit par protestation contre la vie. Parce que la vie est mal faite ». Et certains écrivains n’hésitent pas à exploiter le filon de ladite « bibliothérapie ». L’écrivain anglais Alain de Bottom par exemple qui invite ses lecteurs et ses élèves à la School of life de Londres, à lire des romans, comme des essais de développement personnel. Il a, a ce titre publié un essai intitulé « Comment Proust peut changer votre vie », dans lequel il érige (ou rabaisse, c’est selon) l’écrivain, en prédicateur qui vous aide à raviver une relation amoureuse, à choisir un bon médecin, à se faire des amis ou à répondre aux insultes, expliquent les deux journalistes de Marianne. On apprend également que les traductions de deux autres de ses essais doivent bientôt sortir en France sous le titre « Comment Aragon peut vous aider à tomber amoureux » ou « Comment Rabelais peut vous aider à guérir votre timidité ». Des titres qui feraient sans doute bondir Nathalie Quintane… L’auteure de Descente de mediums , cité dans la chronique de Christophe Kantcheff dans la revue Politis, pense que la littérature peut produire « des expériences de pensée alternative », mais « Pour le moment, dit-elle, le roman que je vois se lire ou se vendre encore est plutôt dix-neuvièmiste, local, calmant et consolatif ».

En tous cas, le corps médical commence à prendre au sérieux cette dimension curative des livres. La première thèse scientifique de bibliothérapie a été publiée en 2009, apprend-on dans Marianne. Thèse dans laquelle son auteur, le docteur Pierre-André Bonnet révèle que si 80% des médecins ignoraient ce qu’est vraiment la bibliothérapie, 53% d’entre eux a déjà conseillé des livres lors de leurs consultation, et s’accordent à dire que la lecture de romans peut aider à soutenir une fatigue morale passagère, à sortir peu à peu d’une mélancolie dépressive.

Pas de grandes révélations pour nous, lecteurs, faute de quoi nous ne le serions sans doute pas.

Mais les auteurs, dans ce cas, comment les soigne-t-on ? Jean-Claude Perrier du Magazine Littéraire s’intéresse à l’angoisse du jeune auteur qui tente de passer le cap du deuxième roman. Le journaliste cite l’exemple d’Adrien Bosc, auteur de Constellations , vendu à 100 000 exemplaires en librairies, qui plaisante : « il faudrait directement passer au troisième roman ». Et Jonathan Litell ? Plus de nouvelles depuis ses Bienveillante s vendues à un million d’exemplaires.

L’enquête de Jean-Claude Perrier dresse donc un panorama de ces auteurs d’un seul roman à succès, qui soit, tentent de se jeter à corps perdu, sans état d’âme dans l’écriture du roman suivant, comme Romain Puertolas auteur de l’Extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikéa . L’auteur avait écrit le deuxième roman avant même la publication du premier. Il y a ceux, aussi qui se battent contre cette angoisse inhibante et cette pression du succès comme, Jean Rouaud, auteur des Champs d’honneur, qui en plus a dû se défendre d’avoir eu recours à un nègre.

« Il y a dans la presse, notamment, une excitation superficielle qui retombe pour les deuxième romans, de façon injuste" remarque l’écrivain et éditeur chez Gallimard, Jean-Marie Laclavetine.

Peut-être un nouveau terreau de clients à la bibliothérapie. A quand un nouveau livre de développement personnel signé Alain de Bottom sur « Comment Proust m’apprend qu’une œuvre se construit sur la durée ? »

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