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Tartuffes décérébrés (sodomie, atmosphère et nu féminin)

5 min

Le directeur du musée d'Art contemporain de Barcelone démissionne : il avait voulu censurer une sculpture montrant Juan Carlos en fâcheuse position. Le responsable chargé de la culture à Moscou aussi, énième signe de reprise en main des institutions culturelles en Russie. Et en France, on se bat pour revendiquer le droit d'exposer des sexes féminins sur sa page Facebook.
Le conflit à Radio France ne nous a pas encore permis de vous parler, et c’eut été dommage, de Not Dressed for Conquering /Haute Couture 04 Transport, une sculpture de l’Autrichienne Ines Doujak. “En papier mâché, décrit Clément Ghys dans Libération, elle représente l’ancien roi d’Espagne Juan Carlos à quatre pattes en train de se faire sodomiser par une syndicaliste bolivienne, Domitila Barrios, elle aussi sujette au même acte, mais assuré par un berger allemand. Rien de très méchant, mais en Espagne, certains n’aiment pas qu’on se moque du roi. Cette œuvre fait partie de l’exposition « la Bête et le Souverain » au musée d’Art contemporain de Barcelone (le Macba). A cause d’elle (ou plutôt à cause de Bartomeu Mari, directeur de l’institution), l’exposition a failli ne pas ouvrir. Après avoir appris que la sculpture allait figurer dans son musée, il a demandé aux commissaires de retirer « cette image très sensible », ce qui a été refusé. Mari a donc décidé d’annuler l’exposition coproduite avec la Württembergischer Kunstverein de Stuttgart. Un vif débat est né, l’équipe curatoriale signant un texte criant à la censure et estimant que « l’œuvre s’inscrit dans une longue tradition artistique de la caricature, des sculptures carnavalesques et de la parodie iconoclaste ». Et d’ajouter que la monarchie, « justement parce qu’elle est publique, est susceptible d’être re-signifiée par la pratique des artistes ». L’exposition a ouvert ses portes (avec l’œuvre), Mari a présenté sa démission. L’histoire aurait intéressé Jacques Derrida , imagine Libération, le titre « la Bête et le souverain » étant tiré du nom de l’un de ses séminaires.” “Les commissaires de l’exposition, Valentín Roma, conservateur en chef, et Paul B. Preciado, responsable des programmes publics, ont par ailleurs été licenciés , a ensuite révélé Le Journal des Arts. Ils avaient présenté leur démission après la décision d’annulation.”

"Nos patrons sont les citoyens, pas les officiers"
Un autre qui a démissionné, le 10 mars, c’est “Sergueï Kapkov, 39 ans, le responsable chargé de la culture à Moscou. C'est un nouveau signe de la reprise en main des institutions culturelles par le régime , analyse Le Monde. Réformateur énergique, Kapkov bénéficiait d'un réel soutien dans les milieux artistiques. C'est lui qui a redonné vie en 2011 au parc Gorki, y installant des œuvres d'art, des cafés, la Wifi, attirant un public jeune. En 2012, il a instauré la gratuité des musées pendant les périodes scolaires et mis en place un « pass-musée » et une « nuit des musées ». Il a renouvelé un tiers des équipes des théâtres moscovites, qui ont connu un regain d'audience, et créé plusieurs médiathèques. Soutenu un temps par le président russe, Vladimir Poutine, il a appelé à la création d'un espace vert à vocation culturelle, près du Kremlin. On l'appelait à Moscou le « ministre de l'atmosphère ». Mais il a rendu son tablier, volontairement dit-il, pour être remplacé par le directeur de la sauvegarde du patrimoine, un apparatchik, Alexandre Kibovsky. D'après le journaliste Oleg Kachine, lui-même victime d'une violente agression dont les auteurs n'ont toujours pas été retrouvés, Sergueï Kapkov était en place pour séduire la « classe créative » russe. Cette politique semble révolue. Après sa démission, Kapkov a écrit sur sa page Facebook : « Je demande à celui qui viendra après moi de se rappeler une seule chose : nos patrons sont les citoyens, pas les officiers. »

"Facebook a plus d’un tour retors dans son sac à censure"
Et puisqu’on mentionne Facebook, “c’est le 5 juin, nous apprend L’Express, devant le tribunal de grande instance de Paris, que comparaitra le géant américain des réseaux sociaux dans le conflit qui l’oppose à un internaute français. Professeur des écoles, le plaignant reproche à Facebook d’avoir censuré son compte à la suite de la publication sur celui-ci d’une photo du tableau de Gustave Courbet L’Origine du monde, représentant (comme chacun sait) un sexe féminin. Le 22 janvier, l’avocate de Facebook avait contesté la compétence du tribunal français.” “ Car Facebook a plus d’un tour retors dans son sac à censure , constate Christophe Kantcheff dans Politis : dans ses conditions d’utilisation, que chacun doit accepter, « la déclaration des droits et responsabilités » du réseau social indique que toute action en justice contre Facebook doit se faire « exclusivement devant un tribunal américain du Northern District de Californie ou devant un tribunal d’État du comté de San Mateo ». Malin ! Mais voilà : la décision [historique] du TGI brise cette exclusivité de compétence. Et, coup double, éclaircit l’horizon jurisprudentiel dont on imagine qu’il assombrit la mine renfrognée des maîtres de Facebook et autres « géants du Net ». « David a gagné contre Goliath », s’est réjoui l’avocat du plaideur. Au passage, on notera cette précision de Facebook, livrée à l’AFP : depuis 2011, date de cette affaire, « les standards de la communauté ont évolué » et acceptent désormais « la publication de contenus artistiques, à l’exception de photographies, montrant des nus ». Donc, désormais, Courbet, oui, mais les femmes dénudées de Doisneau, Ronis, Cartier-Bresson ou Brassaï, non. Plus Tartuffe décérébré, tu meurs.”

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