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Théâtre d'actualité et netflixisation

5 min

Jean-Michel Ribes relaxé des accusations de "christianophobie", Thomas Ostermeier pressenti pour diriger le Théâtre de l'Odéon, voilà pour les bonnes nouvelles. Quant aux tendances de fond, on verra comment, depuis une dizaine d'années, le théâtre colle à l'actualité, pendant que d'autres pièces interrogent les rythmes d'exploitation et de fréquentation traditionnels.

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Henri VI

On commence par une bonne nouvelle, dans cette revue de presse qui en compte peu. “Le tribunal correctionnel de Paris , nous apprend la Croix, a relaxé Jean-Michel Ribes, le directeur du Théâtre du Rond-Point, à Paris, poursuivi pour « provocation à la haine » envers les chrétiens par l’Alliance générale contre le racisme et pour le respect de l’identité française et chrétienne (l’Agrif). Cette association de catholiques traditionnalistes lui reprochait [nous en avions parlé ici] d’avoir accueilli, en 2011, la pièce de l’Argentin Rodrigo Garcia, Golgota Picnic, jugée « christianophobe ».” Autre brève, lu cette fois dans Le Figaro : “Après la mort de Luc Bondy, la question de sa succession [à la direction de L’Odéon-Théâtre de l’Europe], ouverte depuis plusieurs mois, se pose avec plus d’urgence. Le nom de Thomas Ostermeier semble avoir les faveurs des tutelles , croit savoir le quotidien. Directeur de la Schaubühne, à Berlin, il est l’artiste idéal, parle parfaitement le français, et connaît les comédiens.” Nous verrons.

Se confronter à nouveau au réel le plus immédiat Quel qu’il soit, le nouveau directeur de l’Odéon s’inscrira-t-il dans les deux tendances lourdes du moment ? La première est rapportée par Fabienne Darge dans Le Monde . Depuis une dizaine d'années, note-t-elle, toute une nouvelle vague de dramaturges ancrent le théâtre dans le réel. L'affaire Bettencourt, le réchauffement climatique, la crise des migrants, le développement du terrorisme islamiste… Le théâtre colle à l'actualité ces temps-ci – y compris celle qui n'apparaît plus guère dans les médias, comme la guerre qui ravage depuis des années l'est du Congo. Aucun sujet d'information majeur n'échappe à l'art dramatique, si l'on en juge par la programmation des grandes – et petites – maisons de théâtre en France : de Bettencourt Boulevard, de Michel Vinaver, aux Glaciers grondants, de David Lescot, des « Pièces d'actualité » lancées par le Théâtre de la Commune d'Aubervilliers à L'Histoire de la mitraillette, de Milo Rau, en passant par Terre noire, de Stefano Massini. Dans la lignée du cinéma, c'est toute une vague du théâtre européen qui, depuis une dizaine d'années, tente de se confronter à nouveau au réel le plus immédiat, en cherchant à lui donner une forme, puisqu'il s'agit bien d'art, et non de journalisme ou de sociologie. Théâtre d'actualité, théâtre du réel, théâtre documentaire, théâtre politique ? Les nuances ont leur importance dans cette recherche d'un nouveau réalisme, qui explore de multiples pistes mais dont le trait commun est de prendre comme point de départ l'enquête sur des situations de la « vraie » vie.” Si “les approches sont multiples, et les déclinaisons entre le réel et la fiction infinies” , “dans tous les cas, ces artistes qui proposent des dispositifs sophistiqués partagent un point commun : un rapport étroit à la tragédie grecque qui, comme le dit Milo Rau, « permet de retrouver cette idée d'un théâtre tragique où fiction et réalité, humour et violence sont intimement liés ».« La première pièce d'actualité, c'est Les Perses , d'Eschyle », dit, amusé, Michel Vinaver. Les Perses, la plus ancienne tragédie grecque connue, représentée au Théâtre de Dionysos, à Athènes, en 472 av. J.-C., met en scène, après les batailles de Salamine et de Platées, le triomphe de l'« Occident » hellénique sur la « barbarie » orientale… Depuis deux mille cinq cents ans, l'actualité est un théâtre, et le théâtre est toujours d'actualité.”

Mutation socioculturelle Autre tendance lourde, décryptée par Eve Beauvallet dans Libération , ces “expériences [qui] interrogent les rythmes d’exploitation et de fréquentation traditionnels” sous forme de “spectacles déclinés en épisodes ou réunis en intégrales”, ou de “reprises mensuelles de classiques du répertoire. […] Du café, des biscuits au chocolat, des duvets, des amis qui live-tweetent en chaussettes, des épisodes qui s’enchaînent le temps d’un week-end de binge watching intense… Rien d’anormal à observer ces pratiques pittoresques si l’on évoque la trilogie des Sissi ou l’intégrale de la série Mr Robot. Un peu plus étonnant d’apprendre que ce code de conduite fut adopté l’an dernier dans des salles de théâtre. En l’occurrence celles où l’on jouait Henri VI , de Shakespeare, un marathon théâtral présenté comme une série HBO, en plusieurs épisodes ou lors d’une intégrale d’une durée totale de dix-huit heures (avec une version « trailer » de 45 minutes donnée séparément). A l’aube du projet, certains programmateurs avaient mis en garde son jeune concepteur, le très (trop ?) adoré metteur en scène Thomas Jolly, contre ce qu’ils appelaient une « opération kamikaze ». On lui avait rappelé les fondamentaux de la sociologie du spectacle : face à une offre culturelle pléthorique, à l’ère de l’extrême mobilité, dans laquelle seuls 6 % des Français sortent plus de trois fois par an au théâtre (d’après La Sortie au théâtre, de Dominique Pasquier, paru aux PUF en 2012), il ne trouverait pas deux masochistes prêts à zapper un week-end devant House of Cards pour aller ronfler plusieurs fois d’affilée devant Shakespeare. Vraiment ? Henri VI est pourtant l’un des plus grands succès populaires et médiatiques des dernières années.” Et la journaliste de Libération de citer de nombreuses tentatives de « netflixisation » des scènes, celles de Mathieu Bauer, Pauline Sales, Robert Cantarella et d’autres. “Qu’elles aient été surévaluées ou non, aient su trouver leur modèle ou pas (étaler les épisodes au long de la saison, ou les resserrer sur un mois ?), toutes ont en commun d’avoir attiré l’attention sur la question des pratiques des spectateurs de théâtre. Sur la possibilité de générer d’autres rythmes de fréquentation que ceux imposés par la logique traditionnelle de l’abonnement. « C’est sans doute moins un effet de mode qu’une réponse à une mutation socioculturelle, avance Gwenaël Morin, qui dirige le Théâtre du Point du Jour à Lyon. On est dans une relation plus vernaculaire au produit culturel. Il y a besoin d’objets qui pénètrent davantage notre quotidien, qui ressemblent d’ailleurs moins à des objets qu’à des espaces dans lesquels on peut revenir et interagir. »” Le théâtre se réinvente, bonne nouvelle, là encore !

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