LE DIRECT

Tintin libéré ?

4 min

La surprenante décision de la Cour de la Haye, dans un procès opposant les éditions Moulinsart et une association néerlandaise, met en émoi la tintinophilie. “Une brèche s'est-elle ouverte au royaume de Tintin pour tous ceux qui souhaitent partager leur passion et leur enthousiasme pour le célèbre reporter à la houppette ? , s’interrogent Olivier Delcroix et Jérôme Lachasse dans Le Figaro. En tout cas la surprise est grande et l'étonnement se lit sur toutes les lèvres depuis le jugement de la Cour de La Haye. L'histoire se résume simplement. Les éditions Moulinsart, cornaquées par l'implacable Nick Rodwell, ont attaqué une petite association néerlandaise de tintinophiles qui reproduisaient des vignettes des albums d'Hergé, lui reprochant « une utilisation illégale de l'image de Tintin », sans autorisation préalable et sans payer de droits d’utilisation. L’affaire semblait entendue… Goliath n’allait faire qu’une bouchée de David, soit ce club de 680 inoffensifs tintinophiles fondé en 1999 et qui publie une revue interne, Duizend Bommen, trois fois par an. Contre toute attente, la défense de cette association a créé la surprise en produisant un document de 1942, dont une copie lui avait été fournie par un spécialiste anonyme de l’œuvre d’Hergé. Il s’agit du contrat d’édition par lequel l’auteur déclare céder explicitement les droits sur les textes et les vignettes de tous ses albums à Casterman. Un contrat jamais remis en cause par Fanny Rodwell, légataire universel du dessinateur. Un document qui a pesé indéniablement sur les conclusions de justice des Pays-Bas, comme cela a été révélé le week-end dernier par le journal néerlandais NRC Handelsblad. Car, oui, les Editions Moulinsart ont bel et bien perdu leur procès en appel contre l’Association Hergé Genootschap. Un jugement qui risque de coûter cher car des dommages et intérêts étaient réclamés devant le tribunal de La Haye, par tous les tintinophiles qui ont été contraints par Moulinsart de payer des droits pour l’utilisation de vignettes des albums de Tintin. Ceux-ci pourraient être en mesure de réclamer un remboursement.” “

"J’ai l’impression que tout le monde s’emballe un peu vite" Benoît Peeters, biographe de Hergé L’exemple le plus célèbre , rappelle Christophe Levent dans Le Parisien , reste sans doute celui du romancier Bob Garcia, obligé en 2009 à payer une amende de 48 000 € pour quelques vignettes dans un ouvrage pour enfants tiré à seulement 500 exemplaires. L’auteur n’étant pas solvable, Moulinsart ira jusqu’à faire saisir sa maison…” “ « La décision hollandaise est étonnante, analyse [ dans Le Figaro] Didier Pasamonik, rédacteur en chef du site ActuaBD. Il y a déjà eu des actions et des échauffourées entre Casterman et Moulinsart à ce sujet. Mais elles se sont toujours conclues en faveur de Moulinsart… » Le spécialiste d’Hergé Numa Sadoul, auteur de Tintin et moi. Entretiens avec Hergé, n’en revient toujours pas : « Je ressens de l’incrédulité, parce que cette situation me paraît tout à fait énorme. Cela veut dire que dorénavant, c’est Casterman qui va gérer les droits de Tintin. Cela va donc changer complètement la donne. »” “ « J’ai l’impression que tout le monde s’emballe un peu vite, tempère dans Le Parisien Benoît Peeters, scénariste des Cités obscures et auteur de nombreux ouvrages sur Tintin, dont une biographie d’Hergé. D’abord, il s’agit d’une décision néerlandaise qui a peu de chance de pouvoir s’appliquer en France ou en Belgique. » « Ensuite, précise-t-il au Monde, elle s’appuie sur un contrat de 1942 qui a connu de nombreux avenants, que l’on ne connaît pas. » « Et puis, continue-t-il dans Le Parisien, Moulinsart ne va sans doute pas en rester là, il peut aller en cassation. Cela dit, c’est un vrai rebondissement. Et j’espère aussi l’occasion d’un assouplissement dans la politique souvent maladroite de gestion de l’œuvre. Il faut protéger Tintin des abus mais l’éditeur Casterman est tout à fait capable de le faire. »

Mauvais perdants ? Moulinsart va-t-il se pourvoir en cassation ?, demande Le Parisien à Emmanuel Pierrat, avocat spécialisé dans le droit de l’édition. « Je ne pense pas que cela soit dans leur intérêt , répond-il. Ils se sont déjà taillé une mauvaise réputation. Si en plus ils sont mauvais perdants… Je ne pense pas non plus que Casterman va revendiquer les droits. Ils auront plutôt avantage à continuer à travailler ensemble. » En effet, estime également Cédric Pietralunga dans Le Monde , “la décision de la cour de La Haye ne devrait pas rompre les digues érigées par les héritiers : si ce n’est pas Moulinsart qui détient les droits, c’est Casterman. Or, l’éditeur n’a aucune raison de se fâcher avec les Rodwell, même si leurs relations ont pu être parfois tendues : Tintin reste l’un des best-sellers de Casterman et assure encore 15 % de son chiffre d’affaires.” Mercredi, l’avocat de Moulinsart, Alain Berenboom, annonce dans Le Parisien que, déjouant les pronostics de Me Pierrat, “sûr de son bon droit, « Moulinsart va aller devant la Cour Suprême aux Pays-Bas », équivalent de la Cour de cassation française. Un communiqué commun à Moulinsart et Casterman devrait d’ailleurs être publié rapidement (il l’a en effet été le jour-même), pour affirmer ces positions. « Ceux qui s’amusaient déjà à essayer d’opposer l’un à l’autre en seront pour leurs frais », commente Alain Berenboom. Il est trop tôt pour présager de la décision de la justice des Pays-Bas , écrit prudemment Christophe Levent. Mais si elle devait donner raison à Moulinsart, il faut espérer, comme beaucoup de voix l’ont suggéré, que l’épisode marquera un tournant dans la stratégie ultra-procédurière de la société. Car si Tintin a besoin d’être protégé, il doit l’être des marchands du temple et pas de ses fidèles et humbles serviteurs…”

L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......