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Ubu 2.0

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On trouve de tout sur le Web : du Bovary pour les boloss, des tweets mystérieux et approximatifs, et de tout ça, le poète Kenneth Goldsmith fait littérature... « C’est l’histoire d’un puceau tout mou comme les Chocapic au fond de leur bol. » C’est bien Jean Rochefort, 85 ans, qui emploie ce langage d’ado, à l’occasion d’un vigoureux résumé de Madame Bovary en trois minutes. La vidéo, mise en ligne [il y a deux mois], dépasse les 1 800 000 vues. Elle a été réalisée , nous précise Le Parisien, par Serge Khalfon, aux manettes chez Les Guignols ou dans les émissions de Thierry Ardisson, dans le cadre d’une collection baptisée Les Boloss des belles lettres, « boloss » désignant , précise Le Parisien aux non-ados, les ringards… Rochefort synthétise habilement le destin d’Emma Bovary : « Ils se marient, et puis ils vont crécher dans un bled pérave de Normandie… » Et c’est ainsi que la littérature se niche dans les réseaux sociaux, avec toujours une prédilection pour Twitter, de manière plus ou moins cryptée pour les non-initiés. Si je vous dis « Pleure, ennemi ! Laisse éclater ta furie ! Ma baguette ne tolérera pas ces absurdités. » , vous n’y comprenez rien ? Début décembre, le Times décryptait pourtant ce mystérieux tweet de J.K. Rowling, cité par L’Obs comme l’annonce de la publication de douze nouvelles inédites des aventures de Harry Potter. “Du 12 au 24 décembre, les internautes [ont pu] découvrir chaque jour à 13 heures une courte histoire sur le site Web Pottermore.com, dédié à l’univers de Harry Potter, dont les aventures se sont vendues à plus de 450 millions d’exemplaires à travers le monde.”

#TweeteCommeSarko Plus mystérieux encore, cet autre gazouilli : « Je relisais ce magnifique livre de Victor Hugo, 1793 », a tweeté Nicolas Sarkozy, qui veut encore nous faire croire qu’il lit , commentent avec quelque ironie Les Inrockuptibles. Bien tenté, mais le titre exact est Quatre-vingt-treize. L’ancien président est devenu la risée de Twitter avec le hashtag #TweeteCommeSarko. Exemple cruel : « Je relisais ce merveilleux livre de George Sand, Les Petites Fadettes . » On rigole, on rigole, mais ce genre de littérature, dématérialisée et poétique malgré elle, risque bien de se retrouver un jour dans un vrai livre, un de ceux du “poète, trublion, pionnier d’Internet au look de druide made in Brooklyn, Kenneth Goldsmith. Le MoMA [lui a décerné] l’unique prix de poésie de son histoire, Barack et Michelle Obama [l’ont invité] à lire ses poèmes à la Maison-Blanche. Kenneth Goldsmith est plus qu’un simple troubadour , explique Sonia Desprez dans Grazia : il a adapté la poésie à l’ère digitale. Il n’écrit pas de grands vers lyriques. « Quel intérêt ?, demande-t-il avec un doux sourire, lors de son passage à Paris fin avril. Pourquoi ne pas prendre des risques, plutôt ? En poésie, il n’y a pas de marché, pas de musée, pas d’argent. Pourquoi les poètes font-ils des mots inoffensifs alors qu’on peut en faire de dangereux ? »

Voler intelligemment L’essentiel des travaux de Goldsmith consiste à retranscrire des mots déjà prononcés ou écrits dans d’autres contextes. Son livre Soliloquy en 2001 était une reprise de tout ce qu’il avait dit pendant une semaine de 1996, The Weather en 2005, celle d’une année de bulletins météo. Il admet joyeusement que c’est « stupide et ennuyeux ». Mais que, après tout, « on passe son temps à retweeter, rebloguer, reprendre les mots des autres. Peut-être est-ce l’écriture du futur ? » En mars, il a lu publiquement le rapport d’autopsie de Michael Brown, un jeune Noir tué par la police à Ferguson, aux Etats-Unis. « Ça a bouleversé les gens, déclenché beaucoup de haine, raconte-t-il. Ça veut dire qu’il y a là quelque chose. Je vais donc poursuivre. » Militant linguistique, il incite chacun à considérer les préjugés que comportent les textes, même « neutres », et à « voir les choses sous un nouvel angle ». « En utilisant le langage d’une manière différente de son usage habituel, on peut devenir plus libre. » Goldsmith a saisi le potentiel d’Internet dès son apparition en créant en 1995 le très culte UbuWeb, « site pour la diffusion gratuite d’éléments d’avant-garde, ouvert à tous ». Chantre de la « free culture » et du plagiat, le poète de 54 ans, qui ne distingue pas ses amis de la vraie vie de ceux qu’il fréquente sur Internet ( « des gens fascinants, que je ne rencontrerai peut-être jamais, mais que je connais depuis vingt-cinq ans et que j’aime »), enseigne cet art libertaire à l’Université de Pennsylvanie. « Tous les étudiants volent des trucs en ligne. J’apprends aux miens à le faire intelligemment, en réfléchissant aux décisions qu’ils prennent. On commence l’année en déchirant le règlement qui interdit de copier », dit-il l’air réjoui. Comme Robin Williams dans Le Cercle des poètes disparus ? « Mais oui, assume-t-il . D’ailleurs, l’autopsie de Robin Williams est assez dingue. »

« La nouvelle autobiographie, c’est l’historique de notre navigateur » Les textes de Théorie, le livre qu’il publie en France ces jours-ci chez Jean Boîte Editions, sous la forme d’une ramette de papier A4, sont bien de lui. Avant d’imprimer ces 500 phrases, il les a tweetées, mises sur Facebook, ou prononcées lors d’interviews : « Je m’autoplagie. », s’amuse-t-il. Aussi percutantes que drôles, elles décrivent avec acuité le monde de Kenneth Goldsmith, et, mieux encore, le monde tout court. « La nouvelle autobiographie, c’est l’historique de notre navigateur » ; « Nous n’avons pas besoin d’une nouvelle phrase. Une vieille phrase remaniée fera l’affaire » ; « Les batailles actuelles entre le plagiat et le copyright sont au XXIe siècle ce que les procès pour obscénité étaient au XXe. »” Ou au XIXe, voir les attaques des boloss de l’époque contre l’histoire du puceau tout mou de Gus Flaubert…

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