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Orelsan sexiste ? Pour la justice, c'est non...

Un mode d'expression brutal, reflet d'une génération révoltée

6 min

Alors qu'un clip de rap mettant en scène des collégiens armés et aux propos violents fait polémique et provoque l'ouverture d'une enquête pour "apologie de la violence", la relaxe en cour d'appel d'Orelsan, poursuivi pour sexisme, rappelle ce que signifie la liberté d'expression.

Orelsan sexiste ? Pour la justice, c'est non...
Orelsan sexiste ? Pour la justice, c'est non... Crédits : François Mori/AP - Sipa

“Ils ont encore des visages et des voix d'enfants. Mais face à la caméra, ils se comportent comme des caïds. Couteaux, hachoir, batte de baseball, liasses de billets à la main... Des collégiens mineurs du 18e arrondissement de Paris ont tourné un clip de rap dans lequel ils s'affichent avec ces armes et scandent des paroles violentes, rapporte Le Parisien, cité par le site de L’Express. « Resfa » et « Dimé », 14 ans, les deux rappeurs têtes d'affiche, parlent de « tarpé » (pétards, traduit L’Express), « billets volés » et « coups de machettes ». « La balle finit dans tes reins. ça t'apprendra à faire le fou », rappent-ils. Les deux adolescents ne sont pas avares non plus de propos misogynes, lâchant : « Faut les baiser ces petites pétasses ». La vidéo, tournée par une société de production, Vision Industry, a été visionnée près de 12 000 fois sur Youtube, début février, quand paraît cet article. « Cette vidéo montre ce qui fascine nos élèves, il faut absolument regarder la réalité en face et travailler dessus, sans quoi on restera avec deux mondes : d'un côté l'école avec un discours angélique sur la pédagogie et les valeurs républicaines, et de l'autre la culture de la société de consommation », réagit dans Le Parisien Catherine Donohue-Weill, la principale du collège où sont scolarisés ces élèves. Une enquête a été ouverte par le parquet de Paris. Elle condamne une « apologie de la violence ». Ce n'est pas le premier clip de rap qui met en scène des collégiens armés aux propos violents. Une vidéo – supprimée depuis – tournée il y a un an au pied des tours de Sarcelles avec des enfants exhibant des armes avait provoqué une polémique similaire.”

"Ferme ta gueule ou tu vas te faire marie-trintigner"

Si jamais les juges leur cherchent des noises, les gangsta rappeurs juniors pourront toujours exciper d’une jurisprudence toute récente, qu’on rapprochera à bon droit du déboutement de l’association Promouvoir dans son action contre Les Huit Salopards, évoqué ici mardi soir. Car “en prononçant, jeudi 18 février, la relaxe du rappeur Orelsan, la cour d'appel de Versailles a rendu une décision qui risque de marquer durablement le droit de la liberté d'expression en France, écrit Pascale Robert-Diard dans Le Monde. [Orelsan] était poursuivi par plusieurs associations de défense des droits des femmes pour plusieurs chansons interprétées lors d'un concert à Paris, en mai 2009, au Bataclan. Parmi les textes incriminés de son album Perdu d'avance, sorti la même année, figuraient les propos suivants : « Renseigne-toi sur les pansements et les poussettes/Je peux te faire un enfant ou te casser le nez sur un coup de tête », « J'respecte les schnecks [les filles, traduit Le Monde] avec un QI en déficit/Celles qui encaissent jusqu'à devenir handicapées physiques » ou encore cette expression : « Ferme ta gueule ou tu vas te faire marie-trintigner », en référence explicite à la mort de l'actrice Marie Trintignant, à la suite des coups portés par son compagnon Bertrand Cantat. En mai 2009, la pourtant très libérale 17e chambre du tribunal de grande instance de Paris, qui construit jour après jour la jurisprudence en matière de liberté d'expression, avait considéré que certains de ces propos constituaient bien le délit de « provocation à la violence à l'égard d'un groupe de personnes à raison de leur sexe » et avait condamné le rappeur Orelsan, de son vrai nom Aurélien Cotentin, à 1 000 euros d'amende avec sursis ainsi qu'au paiement de 1 euro symbolique à chacune des associations parties civiles.

Malaise et distanciation

Sur ce sujet hautement sensible de la violence faite aux femmes, la cour d'appel de Versailles, présidée par Olivier Leurent, vient de prendre le contre-pied. Sa décision, longuement motivée, illustre le cheminement des juges entre les deux impératifs contraires que leur fixe la société : d'un côté, assurer la protection de tout groupe – à raison de son sexe ou de sa religion – contre la discrimination ou l'incitation à la violence ou à la haine. Défendre, d'autre part, ces principes démocratiques, souverains entre tous, que sont la liberté d'expression et la liberté de création artistique. […] L'arrêt de la cour rappelle tout d'abord que « le domaine de la création artistique, parce qu'il est le fruit de l'imaginaire du créateur, est soumis à un régime de liberté renforcé afin de ne pas investir le juge d'un pouvoir de censure qui s'exercerait au nom d'une morale nécessairement subjective, de nature à interdire des modes d'expression, souvent minoritaires, mais qui sont aussi le reflet d'une société vivante et qui ont leur place dans une démocratie ». Or, relève l'arrêt, le rap est « par nature un mode d'expression brutal, provocateur, vulgaire, voire violent puisqu'il se veut le reflet d'une génération désabusée et révoltée ». La question qui s'est posée aux juges était donc de déterminer si les paroles incriminées cherchaient volontairement à injurier les femmes et à inciter à la violence contre elles ou si elles étaient d'abord et principalement « l'expression du malaise » d'une partie d'une génération. C'est cette deuxième voie que la cour d'appel de Versailles a retenue : « Orelsan dépeint, sans doute à partir de ses propres tourments et errements, une jeunesse désenchantée, incomprise des adultes, en proie au mal-être, à l'angoisse d'un avenir incertain, aux frustrations, à la solitude sociale, sentimentale et sexuelle. » Relevant que le rappeur « n'a jamais revendiqué à l'occasion d'interviews ou à l'audience la légitimité des propos violents provocateurs ou sexistes tenus par les personnages de ses textes », la cour estime que « la distanciation avec ces propos, permettant de comprendre qu'ils sont fictifs, est évidente ». La cour souligne que de tels propos exprimant aussi brutalement la violence des rapports entre les hommes et les femmes ne sont d'ailleurs pas seulement l'apanage du rap. « Le cinéma s'en est fait largement l'écho ces dernières années et il serait gravement attentatoire à la liberté de création que de vouloir interdire ces formes d'expression. » Sanctionner de tels propos « reviendrait à censurer toute forme de création artistique inspirée du mal-être, du désarroi et du sentiment d'abandon d'une génération en violation du principe de la liberté d'expression », conclut la cour en prononçant la relaxe du rappeur.” Transmis au parquet de Paris, et aux avocats des jeunes Resfa et Dimé…

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