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Académiciens, maroquiniers et grands chiens

6 min

Il y a longtemps que je ne vous ai parlé de l’Académie française, ça vous manquait j’en suis sûr. Sur les quarante immortels qu’elle est censée compter, il reste cinq sièges à pourvoir. “L’historien, essayiste et éditorialiste au Figaro et au Figaro Magazine, et bien connu des auditeurs de France Culture, Alain-Gérard Slama, s’est porté candidat au fauteuil de Pierre-Jean Rémy, mort en avril 2010 , apprend-on dans une brève de son journal, Le Figaro , donc. Quant à Jean-Noël Jeanneney, ancien ministre et également historien, il est candidat à un autre fauteuil, celui de Jean Dutourd, décédé en janvier 2011. Les élections, prévues les 15 novembre et 13 décembre, ont été décalées à une date ultérieure.”

Ce qui laisse tout le temps aux candidats de réfléchir à qui ils commanderont la confection de leur habit vert. Ça tombe bien, à deux pas du quai Conti, le boulevard Saint-Germain se débarrasse de ses dernières librairies pour se convertir intégralement à l’industrie du luxe. “Commerces à faible marge et à l’avenir incertain, les librairies ont longtemps encombré le boulevard Saint-Germain, à Paris. Mais cela change, et c’est tant mieux , se réjouit Edouard Launet dans sa chronique du cahier livres de Libération , « On achève bien d’imprimer » . La librairie La Hune, qui jouissait d’un emplacement prestigieux entre Café de Flore et Deux Magots, a enfin libéré les lieux. A la place, ouvrira l’an prochain un magasin Louis Vuitton spécialisé dans la papeterie de luxe et les beaux stylos, plutôt Montblanc que Bic. Le luxe, voilà un secteur qui a le vent en poupe. Quel progrès soudain ! Avant : des intellos à cache-nez feuilletaient pendant des heures des bouquins de sociologie que, bien souvent, ils n’achetaient même pas. Demain : de jeunes cadres surfant sur la crise passeront en cabriolet Porsche acheter des stylos à 500 euros pour de jolies maîtresses chaussées de fraîches bottines de chevreau. Ou l’inverse.

Bien qu’insufflant une nouvelle vie à ce pénible quartier de vieux maquereaux, la maison Louis Vuitton a craint que des esprits rétrogrades ne se mettent à pleurnicher si l’adresse passait directement du commerce des livres à celui de la papeterie haut de gamme et de la maroquinerie qui va avec. C’est sans doute pourquoi elle a commencé par ouvrir, dans les anciens locaux de La Hune, un « Espace éphémère » abritant des expositions dédiées au livre. La première, opportunément baptisée « L’écriture est un voyage », consiste en l’accrochage d’une cinquantaine de planches d’une édition de luxe de Sur la route de Jack Kerouac, illustrée par Ed Ruscha. L’exposition a démarré mi-octobre sous les vivats de la presse écrite , note Edouard Launet, qui fait sa propre revue de presse « L’esprit de Saint-Germain-des-Prés est de retour. Et de quelle manière ! », s’est exclamé Le Figaro dès le 14 octobre – et du Web – « La magie de Saint-Germain-des-Prés pourrait bien se voir ravivée de belle manière », s’est extasié le site ActuaLitté. Comme quoi, Vuitton avait bien tort de s’inquiéter. La Beat Generation et Saint-Germain sont donc enfin réunis dans – nous citons le maroquinier – « une flânerie hors des sentiers battus, pour un hommage à deux univers littéraires liés par une même créativité, un amour similaire du jazz, un dédain semblable pour les convenances et un identique désir de liberté ». La liberté, le dédain pour les convenances, ce ne sont tout de même pas ces pouilleux de libraires qui allaient nous en faire profiter. Alors que là, on est accueilli par une délicieuse hôtesse qui, comme dans un palace, fait visiter les lieux en vantant le charme et la qualité. En plus, il y a chaque lundi des soirées animées par Laure Adler « dans l’esprit des échanges passionnés qui enflammaient les terrasses des célèbres cafés alentour », nous dit-on. Le Figaro l’a bien compris, qui voit là « une façon pour le maroquinier de luxe de renouer avec les salons littéraires à l’ancienne ». On regrette vraiment que La Hune ne se soit pas barrée plus tôt (elle a rouvert non loin de là, au coin des rues Bonaparte et de l’Abbaye).

On nous signale , finit Edouard Launet, la présence persistante, à côté du Flore, de la librairie L’Ecume des pages. Quand est-ce que Cartier et Armani vont virer ces branques ?”

En attendant cet heureux jour, les librairies survivantes peuvent toujours se reconvertir dans un commerce d’avenir, ce qu’en marketing on appelle une « niche » : le livre pour chien. “Le premier livre pour chien vient de paraître en Angleterre , nous informe en effet Astrid de Larminat dans Le Figaro . Bien sûr, il s’agit d’un audio livre : les chiens de Sa Majesté ne savent pas encore lire. On pensait que l’idée venait d’un éditeur en mal de lecteurs humains qui cherchait à se diversifier, mais non, cette « bedtime story for dogs » (« histoire pour s’endormir pour chiens ») est publiée par une société d’assurance pour animaux. Teddy and Stanley’s Tall Tales commence par interpeller son « lecteur » canin : « Voici l’histoire d’un très, très bon chien, comme toi… » Le héros, Stanley, est un chien grand comme un tigre et très gentil qui aime beaucoup ses maîtres mais se sent seul parce que les autres chiens ont peur de sa haute taille et le fuient. Jusqu’au jour où une petite boule de poil ébouriffée aux yeux caramel s’arrête devant lui et pose sa truffe sur la sienne… Cette histoire a été conçue avec l’aide d’un psychologue et utilise des techniques scientifiquement avérées pour relaxer les chiens en situation de stress. L’éditeur conseille de la lire sur le ton qu’on emploierait pour un enfant de deux ans…”

Il me reste à souhaiter une bonne nuit à tous les chiens qui nous écoutent…

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