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Accepter ou refuser : le dilemme de la culture en terres Front national

5 min

“Olivier Py peut rester en Avignon avec « son » festival , écrit ce matin Michel Henry dans Libération : la candidate de gauche, Cécile Helle (environ 47%), a nettement battu la tête de liste extrême droite Philippe Lottiaux (environ 35%).” Ce résultat met un terme à une semaine de politique-fiction, qui a néanmoins fait couler beaucoup d’encre. Rappel des faits : lundi dernier, Olivier Py, le nouveau directeur du Festival d’Avignon, réagissant sur France Info à l’arrivée en tête du candidat du Front national à l’issue du premier tour, envisage de démissionner ou de déménager le Festival. Dans La Croix , Bernard Faivre d’Arcier, ancien directeur de la manifestation, estime que « déplacer » le Festival dans une autre ville n’est guère envisageable. « L’opération serait très compliquée. Avignon, c’est une histoire, une vingtaine de lieux équipés, dont certains mythiques comme la Cour d’honneur. Où les retrouver ailleurs ? Et je ne parle pas du “off” ! » Didier Méreuze a recueilli pour La Croix les réactions des metteurs en scène Jean-Pierre Vincent (membre du conseil d’administration) et Didier Bezace, qui soutiennent fermement Olivier Py. « Il a raison , explique le premier. Qu’aurait-il pu dire d’autre ? Sa réaction est normale, vivante. Il n’y a peut-être pas encore péril en la demeure, mais on ne sait jamais ce qui pourrait arriver demain. Il vaut mieux crier au loup lorsqu’il est encore de l’autre côté de la montagne ! » « Je ne crois pas non plus au succès du Front national , renchérit Didier Bezace. Cependant, s’il passait, aller jouer ou non à Avignon serait une vraie question : accepter, ce serait admettre d’être récupéré par une municipalité à l’idéologie qui me répugne refuser, ce serait laisser la place vide, sans savoir par qui et par quoi le FN la remplira. » “Le chorégraphe Angelin Preljocaj fait partie de ceux qui défendent Olivier Py , notait samedi Clarisse Fabre dans Le Monde . La situation lui rappelle des souvenirs : en 1995, il venait à peine d’arriver en résidence à la scène de Châteauvallon (Var) que Jean-Marie Le Chevallier (FN) s’emparait de la ville toute proche de Toulon. Aussitôt, Preljocaj et son ballet pliaient bagage. « Dès que l’on a entendu la déclaration d’Olivier Py, on l’a appelé pour le soutenir », raconte la directrice du ballet Preljocaj, Nicole Saïd. « En 1995, notre décision de partir était spontanée, épidermique. Mais on était aussi inquiets pour nos danseurs, pour la plupart homosexuels. Car, à l’époque, le FN organisait des ratonnades contre eux. Rétrospectivement, on ne regrette rien », ajoute Nicole Saïd.” Mais dans le même article, Le Monde relevait que “le patron du « off » d’Avignon, Greg Germain, s’indigne de cette position : « Devrions-nous, avec l’emblématique cité papale, abandonner Hénin-Beaumont, Perpignan, Béziers, Fréjus, Saint-Gilles ? Puis, pourquoi pas, ville par ville, les quartiers mal votants ? Non, nous devons accepter de nous colleter au monde, à ses difficultés, à ses contradictions. » Jean-François Leroy, directeur du festival photo Visa pour l’image, déclare dans Libération à propos de la menace frontiste qui pesait alors sur le 2e tour des municipales à Perpignan : « Je ne peux pas défendre la liberté d’expression et de pensée d’une part, et d’autre part interférer dans le libre choix des électeurs, ce serait un non-sens. Mais, on s’en doute, j’ai une opinion.” Bertrand de Saint Vincent, dans Le Figaro , observe que, si “de partout, des intellectuels se sont émus, quelques voix, plus circonspectes, se sont demandées si la bonne attitude ne serait pas, au contraire, de rester : « Cela me donnerait plutôt envie de monter une pièce de Brecht », s’est exclamé le directeur du Festival d’Anjou. Il est vrai que jouer La Résistible Ascension d’Arturo Ui dans la Cour d’honneur aurait des résonnances héroïques” , imagine l’éditorialiste du Figaro , qui appelle à ”interroger les électeurs : pourquoi une partie non négligeable a-t-elle sifflé le spectacle des partis ordinaires ? C’est à désespérer du public. Avant d’être couronné par le prix Staline pour son indéfectible soutien au régime est-allemand, Brecht avait apporté une réponse à ce divorce. « J’apprends que le gouvernement estime que le peuple a “trahi la confiance du régime et devra travailler dur pour regagner sa confiance”, note-t-il dans La Solution. Dans ce cas, ne serait-il pas plus simple pour le gouvernement de dissoudre le peuple et d’en élire un autre ? » C’est à peu près la solution que proposent Olivier Py et les siens en menaçant de délocaliser un rendez-vous culturel dont ils s’estiment les propriétaires et dont les Avignonnais ne seraient plus dignes.” Pour Michel Guerrin, dans Le Monde , “le réflexe Py est typique d’une incompréhension abyssale entre une partie des élites culturelles et l’opinion. Si le FN arrive, je pars, dit-il. Alors que, au contraire, ce scénario devrait l’obliger à rester. Sa mission, puisqu’il est porté par l’argent public, est en effet de jouer de son talent pour sensibiliser ceux qui ne pensent pas comme lui. Et de ne pas abandonner les quelque 70% qui n’ont pas voté FN, quand bien même ils habitent dans la mauvaise ville. Le paradoxe , poursuit le chroniqueur culture du Monde , est qu’Olivier Py imagine des pièces qu’il veut pour tous. Louable quand on sait que le théâtre est de moins en moins populaire et touche de moins en moins les gens défavorisés, comme si le rêve réalisé de Jean Vilar, le fondateur d’Avignon, s’évanouissait. C’est aussi vrai du livre ou des expositions. Mais, avec cette attitude du « restons entre nous » ou du « vous ne méritez pas », Py creuse un peu plus le fossé et donne des armes à ceux qui dénoncent une culture d’Etat, élitiste, tenue par une caste et destinée à une minorité, une culture qui mépriserait ceux qui ne la comprennent pas.” Si la question est close à Avignon, elle se pose désormais crucialement dans les dix villes gagnées hier par l’extrême droite…

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