LE DIRECT

Accrochages

9 min

Deux énervements cette semaine dans cette revue de presse, qui ont trait aux relations entre littératures française et anglo-saxonne.

Le premier prend la forme d’une polémique avec comme terrain d’affrontement le réseau Twitter. “C’est le tweet clash des trois derniers jours, écrivait lundi dans Libération notre confrère en Dispute Eric Loret : « Gallimard n’a rien contre Publie.net et ne demande pas de dédommagements à FBon. Passez un bon week-end. » Réponse de l’écrivain François Bon : « Menteurs ! J’ai la lettre ! » Que s’est-il donc passé pour ainsi provoquer l’ire de l’écrivain ? “Vendredi après-midi , de la semaine dernière, donc, poursuit le journaliste de Libération , l’auteur de Daewoo a annoncé sur son compte Twitter que Gallimard lui avait enjoint de « faire disparaître » de son site Publie.net, spécialisé dans la vente de littérature contemporaine, la traduction qu’il avait faite du Vieil Homme et la Mer d’Ernest Hemingway. Egalement que Gallimard demandait des « “dédommagements“ pour les 22 (vingt-deux) exemplaires téléchargés » à 2,99 euros pièce. Cette traduction est un « projet de vie ancien », précise François Bon, qui trouve la vieille version Dutourd de Gallimard « lourdingue et approximative ».

Juste après, @fbon, « dégoûté », déclarait son intention de fermer son site, condamner mail, téléphone et même : « pour ceux qui ont mon adresse : viens de mettre à ma poubelle 75 kilogrammes de Pléiade y a Michaux Gracq Borges Char. » Maître Eolas dans la foulée : « Et voilà, @gallimard, pour gagner 3 euros de droits d’auteur, vient de s’offrir un bad buzz à 1 million. » Les plus énervés des tweets de François Bon ont disparu depuis, mais le hashtag #gallimerde avait hier , donc dimanche, encore de beaux restes.

Qui a raison ? , s’interroge Eric Loret. François Bon savait que le texte du Vieil Homme et la Mer était dans le domaine public au Canada. Il croyait qu’il en était de même aux Etats-Unis, ce qui aurait rendu la plainte de Gallimard obsolète, le copyright ne pouvant être plus long en France que celui du pays d’origine de l’auteur. Hélas, comme l’a expliqué Cécile Dehesdin sur Slate.fr, les droits du Vieil Homme auraient pu tomber en 1980, soit vingt-huit ans après sa publication, si la dernière épouse de Hemingway n’avait eu la bonne mauvaise idée de les prolonger, soit jusqu’en 2047. Mais comme le copyright français, c’est soixante-dix ans après la mort de l’auteur, même si les droits courent encore dans son pays d’origine, la libération du texte de « Papa » serait plutôt vers 2032. En revanche, François Bon peut vendre sa traduction en ligne au Canada, à condition que le site marchand empêche les Français de se procurer le livre litigieux.

Gallimard, qui ne veut pas endosser le rôle du méchant, a fini par déclarer que « si on suit strictement la règle, nous sommes en effet les seuls à pouvoir publier une traduction de cette œuvre. Mais, vis-à-vis de la succession Hemingway, […] nous sommes tenus contractuellement de faire respecter ces droits. François Bon n’avait probablement pas connaissance de ces accords contractualisés. »

Dimanche matin, François Bon reconnaissait son « erreur juridique » tout en pointant que « les droits numériques n’étant probablement pas explicitement spécifiés dans l’accord de commercialisation de l’œuvre établi dans les années 80 qui fait de Gallimard le cessionnaire exclusif (quelle expression) des héritiers du vieux lion », il pourrait aller en justice s’il le voulait. Mais qu’il ne le veut pas.“

L’autre énervement est celui d’Adrien Goetz, il est paru dans sa rubrique Arts du Figaro , mais il a trait à la littérature. “Cette année, écrit-il, au Royaume-Uni, tout le monde célèbre le bicentenaire du grand écrivain national. Charles Dickens (1812-1870), selon les Britanniques, surpasse Balzac et Hugo réunis. C’est faux, bien sûr , juge le critique du Figaro , mais la France aurait pu organiser pour l’occasion une exposition ambitieuse, le sujet le méritait. A la maison de Victor Hugo, place des Vosges à Paris, la jeune femme qui distribue les tickets – l’entrée est gratuite, c’est un musée de la Ville de Paris – avoue en souriant, un peu gênée : « L’exposition Dickens ? Oh, c’est juste un accrochage… »

En réalité, c’est une petite exposition-dossier, conçue sans moyens par des conservateurs courageux, avec des livres sous vitrine comme on le faisait il y a trente ans et quelques documents au mur. Des gravures, des reliures, mais aussi, on a presque l’impression que c’est par hasard, un mur de photographies de Julia Margaret Cameron (1815-1879), qui sont de grands chefs-d’œuvre, et que Victor Hugo avait rangées dans un dossier : « Les photographies à moi envoyées par Mme Cameron. » Dickens est venu là, dans le salon rouge, qu’il trouva « un endroit absolument extraordinaire, tenant du magasin d’antiquités ou d’accessoires de théâtre, un vieux théâtre vaste et sombre ». Cette maison lui sembla, il l’écrit à Lady Blessington, « un spectacle romantique, tout droit sorti d’un chapitre d’Hugo ».

Aujourd’hui, la Maison de Victor Hugo, comme la Maison de Balzac, est un musée qui crie famine. Il est très visité pourtant. Regardez l’accueil, avec sa plante verte piteuse, le tourniquet à cartes postales, les affiches scotchées sur les murs et, sur le comptoir, quelques livres d’Hugo dans la collection des « classiques abrégés », quelle tristesse ! N’y a-t-il que le président du Centre Pompidou, dans ce pays, à avoir compris que Dickens est un écrivain vivant ?“ (Au début de son article, Adrien Goetz relevait en effet que “dans un entretien donné récemment à Beaux-Arts Magazine, Alain Seban confie de manière inattendue que son livre de chevet du moment est Un conte de deux villes, un roman de Charles Dickens. Il a raison , juge le critique du Figaro : la modernité de ce livre génial, trop peu connu en France, peinture de Londres et de Paris en 1793, est saisissante.“ )

Et Adrien Goetz de conclure son article énervé : “La Ville de Paris ne devrait-elle pas dépoussiérer un peu son vieil Hugo ? N’emmenez pas vos amis Britanniques voir cet « accrochage », vous auriez honte.“

L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......