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Affaire Gurlitt : trésor nazi, ou coup médiatique ?

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On en parle presque tous les jours dans vos journaux depuis qu’il y a un mois, le 5 novembre, le parquet d’Augsbourg a confirmé les révélations de l’hebdomadaire allemand Focus . Rappelez-vous : suite à la perquisition de son domicile munichois en février 2012, la justice découvre chez Cornelius Gurlitt, fils du marchand d’art Hildebrand Gurlitt, cachées derrière des empilements de cartons et de boîtes de conserve périmées, 1 406 œuvres d’art. Parmi celles-ci figurent de nombreux biens spoliés par les nazis avant et pendant la Seconde Guerre mondiale. La liste des artistes concernés est impressionnante : Picasso, Matisse, Kokoschka, Dix, Beckmann, Chagall, pour ne citer que quelques exemples. Depuis, rapporte la correspondante berlinoise du Journal des Arts , Isabelle Spicer, “l’affaire Gurlitt n’en finit pas d’enflammer la presse allemande, avec son lot de rebondissements quotidiens. Dernier en date, le parquet d’Augsbourg a affirmé souhaiter rendre le plus rapidement possible à Cornelius Gurlitt certaines œuvres. Les spéculations sur le nombre d’œuvres concernées vont bon train, immédiatement suivies de démentis. « L’examen de la provenance des œuvres a permis l’identification de celles appartenant sans l’ombre d’un doute au prévenu. Une restitution immédiate pourrait lui être proposée. J’ai prié le groupe de travail nouvellement constitué de me nommer le plus rapidement possible ces œuvres d’art », a déclaré le 19 novembre dernier Reinhard Nemetz, procureur général d’Augsbourg. Bien qu’aucun détail supplémentaire n’ait été fourni, il pourrait s’agir d’œuvres créées après 1945 ou bien encore d’œuvres acquises avant 1933. Dans la collection figureraient également des œuvres d’un peintre de la famille. Ronald S. Lauder, président du Congrès mondial juif, a immédiatement critiqué cette décision : « Après avoir caché la découverte des œuvres pendant près de deux ans, il semble à présent que [le procureur d’Augsbourg] souhaite se débarrasser du problème qu’il a été incapable de régler pendant longtemps. C’est irresponsable. » Il ajoute que l’affaire devrait être traitée au plus haut niveau politique, et non par un simple procureur du Land de Bavière. Le groupe de travail dirigé par Ingeborg Berggreen-Merkel a par ailleurs dévoilé plus de détails sur les œuvres saisies à Munich en février 2012. Sur les 1 406 œuvres, environ 590 pourraient être des biens spoliés par les nazis. La liste complète des œuvres de provenance suspecte sera publiée sur le site www.lostart.de, a annoncé Ingeborg Berggreen-Merkel le 14 novembre dernier. 79 œuvres au total figurent déjà sur ce site. La publication de ces œuvres ne fait pas l’unanimité en Allemagne, pays où la protection des données privées est sacrée. Le quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung déplore notamment qu’on en demande plus aux personnes privées qu’aux institutions, qui ne rendent pas publique la liste des œuvres de provenance douteuse. Isabell Zacharias, porte-parole pour les affaires culturelles du SPD, le parti d’opposition au parlement de Bavière, affirme par ailleurs que le Land de Bavière doit endosser une responsabilité particulière pour la sûreté des œuvres rendues à Gurlitt. « Est-ce que des œuvres valant plusieurs millions doivent simplement être ramenées dans l’appartement de Schwabing ? », s’interroge-t-elle. Elle suggère la création d’un Musée Gurlitt pour héberger cette collection et en assurer la sécurité. Cornelius Gurlitt avait pourtant écarté une option muséale pour ses œuvres dans une interview à l’hebdomadaire Der Spiegel. « Les musées possèdent déjà suffisamment de tableaux », avait-il déclaré, avant d’ajouter qu’il ne souhaitait rien d’autre que les siens lui soient restitués. Il avait également affirmé ne vouloir rendre aucune œuvre de son plein gré. Suggestion inacceptable pour le ministre de la Justice du Land de Bavière, Winfried Bausback, qui a d’une part demandé publiquement l’ouverture d’un dialogue avec Gurlitt pour la restitution des œuvres spoliées aux ayants droit, et d’autre part prépare une « Lex Gurlitt », une loi à effet rétroactif qui annulerait le délai de prescription entravant juridiquement cette restitution.”

Il en est une que la découverte du « trésor nazi » laisse sans voix, c’est l’historienne d’art allemande Aya Soika, interviewée par Télérama . “Surtout pour le tollé qu’il a provoqué [en Allemagne, explique-t-elle]. Apparemment, c’est une vraie saga : l’histoire d’un homme qui vivait dans un maelström d’ordures à Munich, au milieu duquel se trouvait un véritable « trésor nazi », lequel comprenait d’innombrables chefs-d’œuvre, le tout valant 1 milliard d’euros. Cela ne tient pas la route , dénonce-t-elle. Les marchands d’art avaient connaissance de l’héritage du fils Gurlitt, même s’ils en ignoraient l’ampleur. Mais, à travers ce coup médiatique, le thème est soudain devenu passionnant pour le public, excité par le secret ayant d’abord entouré cette affaire. Dans quelle mesure cette discrétion voulue du parquet était-elle judicieuse ou pas, ce n’est pas à moi d’en juger , dit Aya Soika. Mais, du coup, la presse s’est emballée, évoquant, comme le très populiste Bild Zeitung, un « trésor » d’œuvres spoliées. C’est le cas pour certaines d’entre elles. Pour le reste, je serais beaucoup plus circonspecte , tempère-t-elle. La véritable valeur de cette collection n’est pas encore établie, et il semble que la plupart des pièces – essentiellement des travaux sur papiers – soient en fait issues de musées allemands. Lesquels furent, durant le IIIe Reich, expurgées de toutes leurs œuvres « dégénérées » par Hildebrand Gurlitt – le père du collectionneur de Munich, qui fut le grand conseiller de Hitler en matière d’art, et qui s’est révélé un fin collectionneur, grand amateur de l’avant-garde… Cela n’enlève rien au caractère hors du commun de cette collection. Mais il ne s’agit pas d’une « trouvaille miraculeuse »” , conclut l’historienne d’art.

Autant pour le sensationnalisme…

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