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Alliances redoutables

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« Les musées se bradent à des entrepreneurs. Quand je vois le nom de Wendel […] sur les murs du Centre Pompidou à Metz, cela me fait mal. »

De qui, ces propos, rapportés par Johan Popelard, chargé de cours en histoire de l’art à l’université Paris-I (Panthéon-Sorbonne) en préambule d’un article du Monde Diplomatique ? D’Aurélie Filippetti, alors députée de la Moselle, qui s’insurgeait au temps de la campagne présidentielle “contre le partenariat noué entre un musée et un ancien groupe sidérurgiste, désormais reconverti en fonds d’investissement, « qui a régné pendant des siècles sur l’acier en Lorraine ». Dans un communiqué, le groupe Wendel se déclara « stupéfait » de ces propos : il est vrai qu’ils prenaient à contre-pied les efforts déployés en France depuis une décennie pour développer le mécénat et faire du musée un espace où « l’entreprise se sente chez elle », selon l’expression de la directrice du développement du Musée du Louvre, en 2005. Mme Filippetti est aujourd’hui ministre de la culture et de la communication, et non seulement le nom de Wendel figure toujours au mur du Centre Pompidou-Metz, mais elle-même ne cesse de répéter son attachement au mécénat d’entreprise , poursuit l’historien d’art. La défense de l’avantageuse fiscalité associée à ce type de financement a d’ailleurs fait l’objet de l’une des premières interventions de la ministre : « L’Etat ne peut pas se priver de l’apport du mécénat », en particulier au moment où baissent les dépenses publiques pour la culture. Le gouvernement de Jean-Marc Ayrault s’inscrit ainsi dans la continuité de ses prédécesseurs, qui depuis trente ans ont cherché… à ne surtout pas s’en priver. Dès 1983, Jack Lang, soucieux de marier le « monde économique » et le « monde des créateurs », proclamait que « l’esprit d’entreprise et les forces de l’imaginaire sont capables d’alliances redoutables ». […]” Après avoir rappelé les dispositifs fiscaux installés par la loi du 1er août 2003, qui “accorde aux entreprises mécènes une réduction d’impôts équivalent à 60% du montant du don” , Johan Popelard précise : “les réductions d’impôts ne sont pas les seuls avantages. Outre l’accès privilégié au lieu et autres coupe-files, le mécène se voit aussi proposer des contreparties en communication et relations publiques qui peuvent représenter 25% du montant du don : nom et logo sur les affiches, cartons d’invitation et sites Internet, etc., jusqu’à la mention gravée dans le marbre, par exemple sous la pyramide, dans le cas du Louvre, pour les contributeurs d’exception. Que les « visuels » de l’entreprise côtoient ainsi les œuvres et s’imposent au seuil des expositions pourrait incliner les mauvais esprits à trouver que la différence entre mécénat et parrainage (« sponsoring ») est bien floue. Même si la législation les distingue – le parrainage est une démarche publicitaire et commerciale, qui n’ouvre pas droits aux mêmes abattements fiscaux –, la différence est affaire de degré plus que de nature. « Délicates questions », admet la commission des affaires culturelles et de l’éducation de l’Assemblée nationale sur les « nouvelles formes du mécénat culturel », tout comme celles que pose l’organisation d’expositions sur mesure ou l’attribution de noms de mécènes à des salles : « Dans un contexte de raréfaction des sources de financement public, la course aux mécènes peut contribuer à instaurer des rapports de forces qui peuvent ne pas toujours tourner à l’avantage des bénéficiaires. » En effet, l’économie du mécénat, concurrentielle et inégalitaire, conduit les établissements à s’adapter. La culture doit se familiariser avec la langue de l’entreprise. Et la culture apprend vite. La nef du Grand Palais, ouverte à la location ou concédée à titre de contrepartie, se transforme en espace de fête entrepreneuriale, « cocktail, dîner, musique, écran plasma, consoles de jeux, animations foraines… On retourne en enfance avec le carrousel, l’auto-scooter et surtout la “pêche aux canards” », [peut-on ainsi lire sur l’« espace professionnel » du site grandpalais.fr]. Le musée devient un lieu de sociabilité pour « entrepreneurs » et « décideurs ». « En devenant mécène du Louvre, vous rejoignez un réseau influent de partenaires français et étrangers. » [ça, c’est dans « espace mécènes » sur louvremecenat.fr] Mis au service de l’ « identitécorporate », comme le rappelait Jean-Louis Claverie, responsable du mécénat chez LVMH devant la commission des affaires culturelles de l’Assemblée nationale en 2012, privatisé, transformé en club pour happy few ou en parc d’attractions pour salariés, le musée, institution née de la Révolution, se trouve ainsi colonisé par les intérêts privés. […] Assez logiquement, estime plus loin le contempteur du mécénat, cette économie suscite une esthétique particulière – c’est du moins ce que certaines grandes opérations invitent à penser. Monumenta comme Estuaires à Nantes, Lille 3000 ou les expositions d’art contemporain au château de Versailles témoignent toutes de la recherche d’une alliance entre le monumental et le ludique. D’emblée hyperboliques, ces manifestations semblent conçues pour l’univers médiatique (Johan Popelard cite alors à l’appui de sa démonstration deux phrases tirées de l’article que vous aviez consacré, Jean-Max Colard, dans les Inrockuptibles au Monumenta de Buren) : « Chaque année, l’exposition Monumenta, qui confie le Grand Palais à un seul artiste, offre un spectacle énorme. C’est un combat de titans où deux superpuissances s’affrontent et s’étreignent : d’un côté, la cathédrale du Grand Palais, sommet de technicité moderne face à elle, un artiste monstre du contemporain. » Mais ce sont aussi, surtout, des « fêtes » où se mêlent œuvres et machineries insolites, soirées branchées et bal populaire. Il faut que ce soit profitable : « Escalader une citation philosophique géante, découvrir l’histoire de l’art en jouant au minigolf, mouiller le maillot dans des installations artistiques : pourquoi choisir entre faire du sport et visiter une exposition lorsque l’on peut faire les deux en même temps ? », se demande le texte d’une exposition organisée dans le cadre de Lille 3000. Bonne question, qui en cache d’autres , conclut l’article du Monde Diplomatique : à quel titre l’art ferait-il exception à l’obligation de rentabilité ? Au nom de quoi justifier que le regard porté sur une œuvre ne voie que l’œuvre ? Comment excuser que l’Etat se charge de dépenses improductives comme le financement des musées ? Quand « les musées se bradent à des entrepreneurs », comme le disait Mme Filippetti, leurs visiteurs risquent bien de n’être plus que des clients, et l’art de devenir alors une occasion de légitimer spirituellement le capitalisme, enfin reconnu comme œuvre d’« intérêt général ».”

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