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Amateurisme et improvisation

5 min

“Où allons-nous ? Dans quel pays sommes-nous ? Qui sont ces gens qui entendent veiller sur nos loisirs et nos plaisirs ?, s’alarme Bertrand de Saint-Vincent dans un éditorial en une du Figaro. La gauche [...] , poursuit-il, n’a-t-elle rien de mieux à faire que d’inventer des lois sur « la création », cet espace dont on pensait qu’il était encore de liberté ? […] Quelle est cette manière d’opposer l’enthousiasme des uns et l’emploi des autres ? […] Socialistes, rentrez chez vous, nous vous avons assez vus dans nos consciences !” Mais qu’est-ce qui a bien pu faire sortir de ses gonds l’habituellement si mesuré rédacteur en chef du Figaro et chroniqueur des soirées culturo-mondaines de la capitale ? Dans les pages intérieures du quotidien, Anne Jouan explique les origines de la colère : “selon Europe 1, les ministres de la Culture et du Travail doivent déposer dans les prochains jours un « avant-projet de loi sur la création artistique » qui imposerait à tous les spectacles vivants de rémunérer leurs bénévoles. Le Puy du Fou, parc de loisirs créé par Philippe de Villiers au début des années 1980 qui retrace l’histoire de la Vendée, fait tourner 3 400 bénévoles. C’est son président, Nicolas de Villiers, qui a mis le feu aux poudres en dévoilant des extraits de ce texte de loi. Car, explique-t-il, ce projet menace directement son avenir.” Interviewé par Le Figaro , ledit Nicolas, fils du fondateur, voit derrière ce texte l’influence d’une « minorité agissante, syndicale, qui considère que les bénévoles ôtent le pain de la bouche des intermittents du spectacle. Cela n’a pas grand sens. Si notre association dispose de 3 400 bénévoles, elle a également créé 1 375 emplois salariés et recrute chaque année plus de 100 intermittents du spectacle.” Le Figaro note toutefois que la ministre de la Culture, Aurélie Filippetti, “crie à la désinformation : ce que nous voulons, rétorque-t-elle, « c’est sécuriser la pratique en amateur. Et non pas l’embastiller. Tout en valorisant l’expression de nos artistes professionnels ». Qu’est-ce que cela signifie ?” , s’interroge encore Bertrand de Saint-Vincent. Notre camarade René Solis lui répond, indirectement, en expliquant les raisons de l’émoi des patrons du Puy du Fou. “Un des articles du projet de loi sur la création artistique, dans sa version actuelle, évoque « la pratique artistique en amateur dans le spectacle vivant », et rappelle qu’à l’heure actuelle, faute de réglementation spécifique, « les pratiques amateurs sont exposées à la réglementation du code du travail ». Il s’agit donc, toujours d’après le texte, de « sécuriser l’exposition sur scène des pratiques amateurs en lien avec des professionnels » en définissant une « zone d’exception précise à la présomption de salariat ». Selon la lecture du ministère, le projet de loi ne viserait donc pas à « tuer » le bénévolat, mais à « sécuriser » son exercice en prévoyant que la participation d’amateurs à des spectacles vivants « déroge » au code du travail. En clair : qu’il soit officiellement reconnu que, dans le cadre d’une activité artistique pratiquée en amateur, il est possible de travailler sans être payé. En somme , juge René Solis, la philosophie du texte serait exactement l’inverse de celle que lui prête Philippe de Villiers quand il écrit [dans une lettre au président de la République]« si cette loi est votée, de nombreuses associations à but non lucratif et qui font rayonner les activités culturelles et sportives de notre patrimoine seront frappées à mort », et que cette loi représente « un danger majeur pour la création artistique en France ». Très exagérée, l’attaque n’est pas sans lien , estime encore notre confrère, avec l’offensive idéologique actuelle des secteurs les plus conservateurs – dont Philippe de Villiers est l’une des figures historiques – contre toutes les initiatives gouvernementales.” Le critique de Libération note toutefois encore qu’il « est vrai aussi que le texte, dans son état actuel, prévoit que la dérogation permettant d’employer des bénévoles ne sera accordée que « pour un nombre limité de représentations » et qu’il conviendra de prendre en compte la « lucrativité » des spectacles auxquels participeront des amateurs. Dans le milieu des festivals de musique, certains craignent d’être visés. […] Le recours au bénévolat n’est pas la règle partout. Dans le spectacle vivant, l’habitude est plutôt de rémunérer systématiquement figurants et amateurs. C’est généralement le cas, par exemple, au Festival d’Avignon. Au ministère de la Culture, tout en dénonçant les « contre-vérités » et les visées « politiciennes » des contempteurs du projet, on se défend de toute volonté de passage en force et on en appelle « à l’écoute et au dialogue ».”

Pas de retrait aussi précipité qu’improvisé à attendre de ce texte-ci, donc. Et pourtant, “les techniques d’improvisation n’ont plus de secrets pour François Hollande” , écrit Sandrine Blanchard dans Le Monde. D’improvisation théâtrale, s’entend. “Vendredi 7 février, à peine rentré de Tunisie, le chef de l’Etat a passé sa soirée à l’école de musique et de danse de Trappes pour assister à un match d’improvisation entre les élèves des collèges Gustave-Courbet et Youri-Gagarine. « François Hollande est venu à Trappes, c’est énorme ! », s’emballe Jamel Debbouze. Prévue depuis plusieurs semaines, mais restée à l’écart de l’agenda officiel du chef de l’Etat et des médias, cette visite doit beaucoup à l’artiste-comédien. C’est dans cette commune des Yvelines, où il a grandi, que Jamel Debbouze a fait ses premiers pas sur scène, lors d’ateliers d’improvisation organisés dans les collèges par la compagnie Déclic Théâtre d’Alain Degois, dit « Papy » (nous en parlions ici-même il y a deux semaines). « L’improvisation a sauvé des vies, je sais de quoi je parle ! Tu joues, tu es applaudi, cela fait aimer le monde. Etre écouté donne une considération incroyable. J’ai pu faire partie de la société et passer la barrière du périph’ grâce à l’impro », précise Debbouze, qui ne s’est pas privé de lancer, devant le chef de l’Etat et un public de deux cents personnes : « Le visage de l’impro va changer demain en France ! » Amateurisme et improvisation, en voilà un beau programme !

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