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Amitiés littéraires

7 min

Cette revue de presse n’est pas, comme vous le verrez, totalement déconnectée de notre thématique russe, tout en restant dans des problématiques franco-françaises… Le fin connaisseur de la Russie qu’est Emmanuel Carrère a écrit une lettre à son ami Renaud Camus. Ce dernier l’a publiée. Rien de plus normal, a priori. Ce qui est amusant, c’est que vos supports, Emily Barnett et Etienne de Montety, en on fait une lecture tout à fait différente. Ce qu’a retenu Le Figaro , dans son supplément littéraire sous la plume de Thierry Clermont, c’est l’éloge par Emmanuel Carrère d’une catégorie sociale récemment apparue, à laquelle il revendique appartenir. Un véritable outing , en quelque sorte. “Tout le monde en parle, personne n’en est , écrit le journaliste. Aucun de ses représentants ne revendique son appartenance. Il faut dire qu’on ne l’aime pas, ou si peu. De qui s’agit-il ? Du bobo : être hybride, entre le bourgeois et le bohème, qui sévit en milieu urbain et tient davantage de la bourgeoisie que du romantisme échevelé. En général, son bulletin de vote est rose, parfois vert. Emmanuel Carrère, fils de bonne famille, attiré récemment par les crapuleries d’un poète russe, revendique, lui, l’étiquette. C’est rare : on salue , s’incline Thierry Clermont. En octobre 2011, il pousse jusqu’à esquisser un éloge du bobo. Ce plaidoyer se trouve dans un courrier adressé à son ami Renaud Camus, et que celui-ci publie dans la première livraison de sa revue In-Nocence. L’auteur de Limonov confie : « Il y aurait beaucoup à dire sur le bobo, sans doute le type social le plus décrié, y compris par ses propres représentants, et moi qui en suis un, un vrai, à mettre sous verre au pavillon de Sèvres, je prendrais volontiers sa défense – et par la même occasion celle du “politiquement correct“, si décrié aussi et que personne n’accepte d’incarner ». Ite missa est.“, conclut le journaliste du Figaro , qui n’a pas oublié sa messe en latin.

La chef de la rubrique Livres des Inrockuptibles , sans doute moins surprise par cet éloge du bobo , a quant à elle déploré les démonstrations d’amitié d’Emmanuel Carrère envers l’infréquentable Renaud Camus, même s’il critique ses idées néfastes. “Louis-Ferdinand Céline était antisémite , rappelle-t-elle. Ce qui fut terrible, et le reste des dizaines d’années plus tard, c’est aussi qu’il créa un précédent dans l’histoire de la littérature : preuve qu’on peut être un véritable et grand écrivain, novateur, et une ordure. Désolée, mais les exemples s’arrêtent à peu près où ils commencent, avec lui , estime la journaliste. Et même si l’on aime Céline, on lui préférera toujours son grand ennemi et objet de fascination, Marcel Proust.

Dans l’un des tomes de son journal, il y a douze ans, rappelle Nelly Kaprièlian, Renaud Camus comptabilisait les Juifs passant à une émission de radio (précisons qu’il s’agissait du Panorama , sur France Culture), regrettant qu’il y en ait autant. Nombre d’écrivains de prendre alors sa défense : Camus n’était pas antisémite (mais alors l’antisémitisme, c’est quoi si ce n’est ce qu’on dit et écrit ? une maladie du sang ?) car il était un grand écrivain (dont l’œuvre, entre nous, tient principalement aux pleurnicheries de son journal contre l’époque et les étrangers).

Aujourd’hui, Emmanuel Carrère lui adresse une lettre, suite à la proposition de Camus d’écrire un texte sur « la dissidence soviétique pour la nouvelle revue du parti de l’In-Nocence ». Carrère refuse et s’en explique dans cette lettre : « Puisque j’y suis, je continue et te dis ce que je pense d’un des thèmes les plus insistants de l’In-Nocence, qui est le “Grand Remplacement“, la colonisation à l’envers, les étrangers qui devraient se conduire, chez nous, comme des invités bien élevés, aimant notre langue, pratiquant notre religion – ou la leur, mais avec discrétion, et nous étant reconnaissants de notre mansuétude. » L’idéologie de Renaud Camus et de son parti de l’In-Nocence ? Tendance FN ultralourde , juge Nelly Kaprièlian. Ce qui n’empêche pas un Carrère très lucide de conclure : « J’espère, mon cher Renaud, que ces désaccords et la liberté que j’ai prise de les exposer n’entameront pas notre amitié. » Car amitié il y a, Carrère le répétant à plusieurs reprises : « Je t’admire et te considère comme un ami. »

D’accord, mais alors… l’amitié, c’est quoi ? , s’interroge l’éditorialiste des Inrockuptibles . Une attirance réciproque moins basée sur une pulsion (l’attraction érotique) que sur un choix en fonction de goûts communs, d’idées partagées, de compréhension mutuelle et de plaisir complice dans la conversation, plus une affection, une loyauté. Au fond, la lettre de Carrère – tout comme ces amitiés qui se nouèrent entre écrivains d’idéologies opposées, que l’on pense par exemple aux liens entre Jean Paulhan et Pierre Drieu La Rochelle – pose la question de ce qui constitue un être humain, et dès lors du goût qu’on en a.

Renaud Camus serait-il « sympathique » au point que son antisémitisme et son islamophobie puissent être considérés comme parts mineures de sa personnalité ? Renaud Camus serait-il intelligent au point qu’on oublie la profonde sottise de son idéologie et le danger que ce type de poncifs réactionnaires a déjà engendrés (fascisme, etc.) ? Qu’est-ce qui nous lie à un être au point qu’on continue à s’affirmer son « ami » alors que non seulement ses « pensées » mais le prosélytisme avec lequel il en fait la propagande et qu’il diffuse autant qu’il peut sont, en somme, abjects ?

C’est l’éternel mystère de ces amitiés dites « littéraires ». A moins qu’il ne s’agisse, justement, du pur symptôme d’un milieu (littéraire, donc) où il est de bon ton d’être amis, de ne pas se brouiller, et certainement pas pour de la politique, cette broutille, si « sale » par rapport à la très haute idée que chacun se ferait de la littérature ? En somme, l’on pourrait se fâcher avec son plombier parce qu’il est antisémite ou/et islamophobe mais pas avec un écrivain qui manie l’imparfait du subjonctif. Complicité de caste ? , s’interroge Nelly Kaprièlian. Reflet aussi d’un temps où le débat ne peut plus guère avoir lieu puisque tout le monde est « ami ». Dommage. Pourtant, lisant depuis longtemps Emmanuel Carrère, l’on ne peut douter de sa sincérité – par ailleurs, savait-il que sa lettre allait être rendue publique par Renaud Camus, son véritable ami ?“

Ce qui est sûr, c’est qu’avec cet article, Nelly Kaprièlian va encore s’en faire, des amis…

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