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Amours et désamours

7 min

“Le papa de Tintin a-t-il vécu une histoire d’amour… avec un homme ? , se demande Christophe Levent dans Le Parisien . La thèse est défendue par une bande dessinée sortie [début novembre] et qui devrait faire grand bruit. Georges et Tchang : Une histoire d’amour au XXe siècle retrace la rencontre entre Georges Remi, jeune dessinateur déjà connu sous le nom d’Hergé, et Tchang, un Chinois venu étudier les beaux-arts à Bruxelles. Nous sommes en 1934 et ils ont pratiquement le même âge : 27 ans pour Hergé, 26 ans pour Tchang. La relation entre les deux hommes a déjà été largement évoquée dans l’imposante littérature autour de la star incontestée de la bande dessinée. D’abord parce qu’Hergé a immortalisé Tchang en jeune ami de Tintin dans Le Lotus bleu, puis dans Tintin au Tibet. Ensuite parce que le dessinateur belge n’a jamais caché l’amitié profonde qui le liait au jeune Chinois et même l’influence qu’il avait exercé sur son œuvre. L’auteur, Laurent Colonnier, dessinateur de presse et de BD, va ici beaucoup plus loin. Et affiche la vie privée d’Hergé. Les relations, y compris sexuelles, avec sa première femme, sa stérilité, son attachement à l’Eglise, son passé scout, sa haine des clochards et son racisme latent apparaissent au fil des pages. Y compris une possible manipulation de l’auteur de Tintin par les communistes chinois. Colonnier dépeint la relation entre Georges et Tchang sans laisser grand doute sur son caractère homosexuel. Une scène les représente tous les deux au lit, à demi-nus, enlacés et se caressant les cheveux… Choquant ? « D’abord, j’adore Tintin, plaide l’auteur. La vie d’Hergé m’a toujours intéressé. J’ai lu pas mal de biographies. Mais c’est vrai qu’il y avait une forme de provocation. Les ayants droits de Tintin (les Editions Moulinsart) en ont fait quelque chose d’intouchable. On ne peut pas écrire une ligne sans leur accord. Cette espèce de terreur ridicule et déplacée m’agaçait beaucoup. » […] « J’ai fait beaucoup de recherches, j’ai beaucoup recoupé. Au final, je crois que je n’invente pas grand-chose. » Qu’est-ce qui liait vraiment Hergé et Tchang ? « Pour moi, c’est une histoire d’amour. Il y a eu un lapsus très touchant d’Hergé à ce propos lors d’une émission de télé, chez Pivot, en 1973, qui a confondu les mots amour et amitié . Après, est-ce qu’il y a eu passage à l’acte ? Je ne sais pas. Ce n’est pas le plus important. Il n’y a pas que ça dans cette BD : j’évoque le contexte historique, avec la montée du nazisme, le communisme en Chine. Cela dit, je trouve qu’Hergé en sort plus humain. » Qu’en pense Nick Rodwell, le mari de la veuve d’Hergé et qui dirige avec elle les Editions Moulinsart ? Impossible de le savoir. « Etant donné que nous n’avons pas encore pris connaissance de l’ouvrage, nous ne souhaitons pas communiquer pour l’instant », a répondu au Parisien la maison d’édition.”

D’autant que les ayants droits d’Hergé ont en ce moment d’autres chats à fouetter, tout inquiets qu’ils sont du devenir de son éditeur, Casterman, une inquiétude manifestée dans une lettre ouverte dont ils sont cosignataires. “Ce n’est pas la première fronde d’auteurs dont fait l’objet une maison d’édition, à la suite de son rachat , note Alain Beuve-Méry dans Le Monde . Mais à chaque fois, c’est par le nombre et le prestige des signataires que l’on peut évaluer la force d’une réaction. Dans le cas présent, le symbole est d’autant plus fort que la notoriété de l’acquéreur, la maison Gallimard, est égale voire supérieure à celle de la maison rachetée, Casterman, souvent présentée comme le « Gallimard de la BD ».

Mardi 13 novembre, c’est par une lettre ouverte à Antoine Gallimard, intitulée « Sans auteurs, pas d’éditeur ! », qu’une quinzaine de dessinateurs et scénaristes de Casterman protestent contre la démission de Louis Delas, leur patron. Celle-ci a été annoncée le 8 novembre par le PDG des éditions Gallimard qui a acheté, en juin, le groupe Flammarion, dont la maison de BD franco-belge Casterman est une filiale et un joyau. « Depuis plus de douze ans, Louis Delas était l’artisan du redressement et du développement de la maison Casterman. Chacun de nous avait appris à lui faire confiance, ainsi qu’aux équipes qu’il avait su réunir autour de lui », précisent les signataires. « Aujourd’hui, devant le mépris dont les auteurs Casterman font l’objet de votre part, nous avons le triste sentiment d’avoir été instrumentalisés en vue d’un transfert purement capitalistique. Nous n’avons, ni l’envie de nous compromettre dans un projet qui ne nous ressemble pas, ni l’intention de servir de « vaches à lait » à une quelconque trésorerie », poursuivent-ils.

La lettre de protestation est signée par plusieurs Grands Prix du Festival d’Angoulême, mais aussi par les auteurs des meilleures ventes de la maison de BD, à commencer par Enki Bilal, Christian Binet (Les Bidochon), Jean-François et Maryse Charles, Didier Comès, Philippe Geluck (Le Chat), Benjamin Legrand, Régis Loisel, Jacques de Loustal, Frank Margerin (Lucien), Benoît Peeters et François Schuiten ( Les Cités Obscures), Sokal ( Canardo), Jacques Tardi, Bernard Yslaire. Deux des principaux ayants droit des auteurs de Casterman, à savoir (donc) Fanny Rodwell, la veuve de Hergé, qui suit l’exploitation commerciale des albums de Tintin, mais aussi Patrizia Zanotti, ayant droit d’Hugo Pratt, l’auteur de Corto Maltese, sont aussi signataires de la lettre de protestation. « Si par hasard vous avez oublié que sans auteurs, il n’y a pas d’éditeur, nous vous le rappelons aujourd’hui. Et c’est sous d’autres cieux éditoriaux plus amicaux que certains d’entre nous publieront sans doute leurs prochains albums », écrivent les auteurs, « à moins que… »

Par-delà le malaise profond que traversent les auteurs de BD, les signataires demandent la prise en compte de la parole des auteurs, ainsi qu’un vrai projet éditorial pour Casterman. Les plus anciens d’entre eux se souviennent qu’en 1999, Charles-Henri Flammarion, qui venait d’acquérir Casterman, promettait la main sur le cœur de ne pas revendre la maison dont il était propriétaire. Un an plus tard, le groupe entier était revendu à Rizzoli.” Treize ans plus tard, apprenait-on le lendemain, toujours dans Le Monde , c’était au tour d’Antoine Gallimard d’adresser une lettre publique aux auteurs pour les rassurer sur ses intentions, écrivant notamment : « J’aime la BD et je ne vendrai pas Casterman. Il y a une injustice à mon égard. C’est moi qui prends tous les risques et on me prête de fausses intentions. »

Pour mémoire, comme le rappelle le site Actua BD , Antoine Gallimard déclarait en juillet dans un entretien aux Echos , parlant de Casterman : « J’aimerais le garder, même si, dans un contexte de crise, je pourrais être contraint de le vendre pour faire face à mes échéances »

L’histoire dira qui disait vrai : l’Antoine Gallimard de l’été, ou celui de l’automne ?

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