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Annabelle casse tout

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L’industrie du cinéma ne manque pas de projets les plus improbables. “Le jeu vidéo Tetris, qui fête ses 30 ans, va être adapté en film de science-fiction pour le cinéma , nous annonce ainsi Libération. Le projet est lancé par The Tetris Company et la société Threshold Entertainment, qui a notamment produit des films tirés du jeu vidéo Mortal Kombat. Tetris « est l’une des marques les plus connues et aimées au monde », a commenté Larry Kasanoff, président de Threshold, cité par l’AFP, ajoutant que le film serait « une histoire de science-fiction épique ». Pionnier des jeux vidéo, Tetris[pour ceux qui y ont échappé] est constitué de formes géométriques qu’il faut emboîter de plus en plus vite. Sa déclinaison à l’écran sera différente de sa forme initiale, a prévenu Henk Rogers, directeur général de The Tetris Company : le nouvel univers sera « spectaculaire » et plus complexe que « de simples lignes » géométriques mouvantes, a-t-il ajouté. « Les marques sont les nouvelles stars d’Hollywood », a encore déclaré Larry Kasanoff au Wall Street Journal.” Et pourtant, les personnages ont encore de l’avenir. “Sorti [le 8 octobre] en France, le film d’horreur Annabelle, qui met en scène une terrifiante poupée maléfique, fait un véritable carton au box-office. [Il a été néanmoins] déprogrammé [quatre jours après sa sortie] de quatre cinémas à Montpellier, Marseille et Strasbourg, sur un total de 240 salles où il est visible , a-t-on lu dans Le Parisien. Selon les dirigeants des salles, le film, interdit aux moins de 12 ans, a attiré des bandes rivales de jeunes qui ont provoqué des incidents et des bagarres durant les projections.” L’affaire a passionné le site du Figaro , au point de lui consacrer pas moins de trois articles. “S ièges arrachés, hurlements, bagarres à l'intérieur des salles, crachats, urine… Quelles sont les raisons qui expliquent ces débordements ? , s’interroge Mathilde Doiezie. Pour le docteur Azzedine Menia, psychiatre et clinicien à Clichy, il est possible de comparer ce phénomène aux casseurs des manifestations ou à la violence dans les stades : «Certaines personnes se retrouvent à casser ou à perpétuer la violence alors qu'elles ne l'avaient pas prémédité, seulement parce qu'un individu a d'abord semé la pagaille». Par «mimétisme et effet de masse», poursuit-il, les adolescents spectateurs d'Annabelle auraient ainsi pu avoir envie de se «défouler» en reproduisant les actes exagérés et violents de quelques perturbateurs. Ces démonstrations collectives inciteraient ainsi à «agir comme on pense que l'on devrait agir, en adaptant son comportement à celui des autres», et à «se libérer de toutes les inhibitions en se permettant tout», précise le psychiatre. De plus, Annabelle est un film d'horreur. Un genre qui «fait ressortir nos peurs et nos angoisses», résume le médecin. Il suffit alors «qu'une ou deux personnes soient fragiles psychologiquement face aux images pour que cela fasse tache d'huile», évoque le spécialiste qui mentionne également un «effet de contagion». Les salles, remplies quasi exclusivement d'adolescents, ont également probablement procuré un sentiment «d'entre soi» favorable à de tels comportements. «Les adolescents s'y sont sans doute rendus avec l'idée qu'ils pourraient déjà agir comme ils le voulaient», estime Azzedine Menia. Pour lui, le relais des événements violents sur les réseaux sociaux ont aussi dû favoriser l'attrait pour le film et les débordements suivants : «On va voir ce qui se passe et on participe».” Le lendemain, la même Mathilde Doiezie obtient une autre explication, cette fois d’un historien et critique de cinéma, Laurent Aknin, selon qui “ce phénomène serait surtout dû à la médiocrité de la production. «Légère impression de s'être fait avoir». Voici le sentiment qu'a éprouvé l’auteur des Classiques du cinéma bis, à la fin de la projection d' Annabelle. Un sentiment qu'ont sans doute dû ressentir à leur tour les nombreux adolescents qui se sont précipités dans les salles dès sa sortie, le 8 octobre. Une raison qui pourrait expliquer en partie, d'après ce grand amateur de cinéma d'horreur, les dégradations et violences qui ont eu lieu lors de plusieurs séances. De prime abord, Laurent Aknin ne mâche pas ses mots: «Il faut quand même rappeler que le film est mauvais.» Et de continuer à lâcher ses flèches: «Annabelle est un film atrocement réactionnaire, avec une morale catholique faisandée. Il ne fait pas peur. Il n'y a pas d'effet gore. Il procure un sommeil de plomb mis à part une seule scène.» Ainsi, le film estampillé «d'horreur» ne correspondrait pas du tout à ce que ses spectateurs escomptaient suite à une promotion aggressive sur les réseaux sociaux, qui le vantait comme «le terrifiant prequel de Conjuring », film d'horreur quant à lui réussi sorti en 2013. Sans oublier une campagne de pub le qualifiant de «limite traumatisant»... «C'est un film d'épouvante qui ne remplit pas son contrat, résume Laurent Aknin. Rien d'étonnant alors à ce qu'il y ait un phénomène de mécontentement généralisé et des attentes déçues.» Pour lui, les réactions violentes des adolescents lors des projections du film correspondraient donc à cette impression d'escroquerie. Rien à voir avec le genre du film mais avec le film lui-même: «Si on met un produit fort en face des yeux des adolescents, ils restent calmes, déduit-il. Mais livrés à eux-mêmes dans des salles où les adultes sont absents, c'est devenu un espace de récréation.» […] Laurent Aknin critique néanmoins les multiplexes de cinéma qui se sont fait déborder par ces jeunes: «C'est un cinéma de plus en plus aseptisé qui y règne, soit du cinéma français et américain de grande consommation, tandis que le cinéma transgressif est laissé de côté sur les écrans. Le public est donc en manque de ce genre de films davantage distribués avant.» Et quand l'un des uniques films d'horreur programmés dans ces salles est mauvais, cela peut créer des «clashs», résume le critique de cinéma qui ne se remet pas de l'engouement autour de ce film «qui ne fait même pas peur». Sauf aux exploitants de salle, naturellement…

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