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Anonymat (ou presque)

5 min

En ces temps de volonté de féminiser les directions des scènes nationales et autres centres dramatiques nationaux, voici une nomination qui va faire remonter les statistiques. “Elle est ces jours-ci à la Comédie de Genève pour la création du Rapport Langhoff, un spectacle imaginé à partir des réflexions, souvent décapantes, menées en 1987 par le metteur en scène franco-allemand sur le théâtre de son temps, écrivez-vous, René Solis, dans Libération . Des idées sur le théâtre, Marie-José Malis (puisque c’est d’elle qu’il s’agit) n’en manque pas, elle qui a œuvré longtemps dans un quasi-anonymat du côté de Perpignan, où sa compagnie la Llevantina est installée. A 46 ans, Marie-José Malis se voit enfin offrir un lieu et des moyens proportionnels à son engagement et à son talent , vous réjouissez-vous René. Elle va succéder, le 1er janvier 2014, à… Didier Bezace à la tête du Théâtre de la Commune, le Centre dramatique national d’Aubervilliers (puisque c’est de lui qu’il s’agit). Qu’elle monte des classiques – Pirandello ( On ne sait comment), Kleist ( le Prince de Hombourg) – ou des textes non théâtraux, Malis a le chic pour tout faire réentendre” , concluez-vous, René.

« Quasi-anonymat du côté de Perpignan » , disiez-vous. Anonymat complet du côté de Clohars-Carnoët, où d’étranges messages sont envoyés, il sont rapportés par le correspondant de La Croix en Bretagne, Raphaël Baldos. « RDV à 20h30, au hangar à bateaux », « Concert dans l’ancien supermarché à 21h », « Musique réunionnaise à la caserne des pompiers ». A Clohars-Carnoët, ces textos ne surprennent plus grand monde. Tous les deux mois, une association organise un spectacle dans un lieu insolite de cette commune du Sud Finistère. […] En Bretagne, la proposition d’un spectacle dans un endroit singulier prospère , nous apprend La Croix . Qu’elle émane d’une association, d’une collectivité ou d’un particulier, elle est toujours vécue comme une aventure culturelle authentique. « C’est un phénomène qui se développe un peu partout sous des formes différentes », observe Philippe Le Boulanger, vice-président de la région Bretagne chargé de la culture.

Au Cri de l’Ormeau, un agenda culturel gratuit des Côtes-d’Armor, Delphine Cilia-Mahé note que « la majorité des manifestations en site singulier relève d’acteurs privés », qui fuient la presse comme la peste, pour éviter de payer les taxes de la Sacem ou de se plier aux normes d’accueil du public. C’est le cas de Kristina (dont le prénom a été changé, voici pour l’anonymat). Une fois par mois, elle organise, chez elle, un spectacle dans une ancienne grange, transformée en salle de 50 places. « On y joue de la musique ancienne, des pièces de théâtre, des contes, de la poésie. Même si la gestion est assurée par une association déclarée, le cadre non officiel permet d’échapper aux normes européennes qui n’ont pas de sens, comme l’obligation de disposer de 25 places de parking, de toilettes handicapés, de sièges attachés en rangées et d’un chemin d’évacuation balisé », explique-t-elle. Cette confidentialité lui procure davantage de liberté dans le choix de sa programmation. « Je peux proposer des choses difficiles dont les salles officielles ne veulent pas et les artistes peuvent tester leurs créations », souligne-t-elle. Kristina ne veut surtout pas de publicité : sa liste de diffusion de 1 500 adresses mail suffit amplement à remplir sa « cachette » culturelle.

Plusieurs patrons de « caf’conc’ » bretons sont aussi entrés en clandestinité. « Les subventions des collectivités, surtout celles du conseil général, se sont taries. Avec l’augmentation des charges et la multiplication des visites de la Sacem pour réclamer la taxe sur les droits d’auteur, j’ai préféré arrêter les concerts au bistrot pour en organiser d’autres, de manière plus “underground” », reconnaît Jean-Jacques (lui aussi, son prénom a été changé !), gérant d’un estaminet dans le Morbihan.

Le caractère dérobé de ces divertissements inquiète peu Jean-Michel Le Boulanger. « Plus les pratiques artistiques sortent des lieux officiels, plus elles se rapprochent du public, mieux on se porte, remarque le vice-président chargé de la culture. La confrontation entre les lieux identifiés et les formes nouvelles enrichit l’offre culturelle, même si cela provoque parfois des étincelles. »

Difficile d’avancer des chiffres : il n’existe aucune statistique sur le sujet. « Ce phénomène échappe totalement à l’observation du ministère de la culture », regrette Philippe Henry, chercheur en sociologie du spectacle vivant, qui a « pourtant le sentiment, renforcé par la lecture des rares études sur le sujet, que ce mouvement illustre bien la mutation en cours des pratiques artistiques. » Selon lui, la création de lieux insolites en Bretagne permet de toucher un public différent. « Il existe toujours une sorte de mépris pour tout ce qui vit et agit hors de l’institution culturelle, regrette-t-il. Une fois de plus, ce sont les plus précaires, avec leurs maigres moyens, qui tentent de faire avancer les choses. »

Ecoutez ce vent qui souffle de Bretagne, Madame la Ministre de la Culture, et osez nommer Kristina, Jean-Jacques et autres anonymes à la tête des scènes et centres dramatiques nationaux !

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