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Archétypes et malentendus

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On le sait au moins depuis West Side Story , et la version dont nous venons de parler le démontre encore, l’intérêt d’une pièce aussi archétypale que Roméo et Juliette , c’est qu’on peut la mettre à toutes les sauces pour nous parler du monde d’aujourd’hui. “Et si Roméo et Juliette ne s’exprimaient pas en anglais, mais en arabe ? Si le destin des deux amoureux éperdus ne se déroulait pas à Vérone, mais à Bagdad ? Si les héros n’appartenaient pas à des familles rivales, mais à des confessions religieuses différentes, dont les milices se sont livrées à des affrontements impitoyables après l’invasion américaine de l’Irak en 2003 et le glissement, peu à peu, vers la guerre civile ? C’est le pari du metteur en scène irakien Monazel Daoud, qui signe Roméo et Juliette à Bagdad, nouvelle adaptation de l’œuvre de Shakespeare , nous apprend ainsi Laure Stéphan dans Le Monde . Sous sa plume, Roméo est devenu chiite, Juliette sunnite. Les rues ne résonnent plus de la rage entre Capulet et Montaigu, mais tremblent des forfaits d’Al-Qaida ou de l’Armée du Mahdi. Les amants ne meurent pas dans un tragique retournement, lui s’empoisonnant en la croyant morte, elle se poignardant quand elle voit Roméo sans vie. Pas de place pour le romantisme. Les héros sont tués dans l’explosion de l’église où ils se sont réfugiés, dans le réalisme cru de l’enfer irakien. « Je veux faire passer le message de la souffrance de la jeune génération irakienne et l’épreuve de l’amour », rapporte à l’AFP Ahmad Salah Moneka, qui interprète Roméo.

Expiation des années de cauchemar irakien, dont les horreurs continuent de s’écrire à coup d’attentats et de cadavres, cette transposition du texte shakespearien a été jouée au Théâtre national de Bagdad, avant la première européenne, jeudi dernier 26 avril, à Stratford-On-Avon“ ,dans le cadre du marathon théâtral dont je vous parlais la semaine dernière, qui voit se jouer 37 pièces de Shakespeare, chacune dans une langue différente.

“L’adaptation raconte aussi combien les identités se sont figées dans un Irak dévasté, rendant difficile ce qui jusqu’en 2003 était courant : le mariage mixte entre membres de ces deux branches de l’Islam. Pour tenter de juguler l’enfermement communautaire, après les violences interconfessionnelles de 2006, les autorités irakiennes avaient d’ailleurs introduit une prime de 2 000 dollars destinée aux couples sunnites-chiites qui célébreraient leurs noces. L’objectif était aussi de lutter contre le sectarisme développé par les franges extrêmes de chaque confession. Depuis 2009, le rebond de ces unions est salué comme une marque de renouveau par les observateurs de terrain. Ailleurs dans la région, le mariage mixte est avancé comme un signe de cohésion sociétale, et celui d’une complexité orientale échappant aux lectures communautaristes. A Bahreïn, où le pouvoir royal est en butte à une contestation populaire depuis février 2011, opposants et loyalistes louent volontiers l’existence des couples sunnites-chiites, les deux principales confessions dans ce petit royaume du golfe Persique. L’opposition, dont la base est essentiellement chiite, veut démontrer que les analyses de type confessionnel ne tiennent pas. Les fidèles de la famille royale sunnite entendent prouver que l’unité demeure, malgré la fracture née de l’enlisement du conflit.

En Syrie encore, la jeunesse intellectuelle tacle la presse occidentale, qu’elle accuse de simplisme en analysant sous un prisme confessionnel jugé erroné les tensions croissantes. Elle met en avant les unions heureuses, entre alaouites (branche dissidente du chiisme) et sunnites, musulmans et chrétiens… Quelle lourde charge, pour un couple, de devenir par son alliance le symbole de l’unité d’une société ! Un rôle que s’accordent volontiers, au Liban, les mariés d’avant-guerre, couples interconfessionnels ou interreligieux, décrivant, dans une image d’Epinal, une harmonie idyllique avant les quinze ans de conflit qui ont ravagé le pays. Chez les jeunes, quand l’espace a été remodelé sur un schéma confessionnel après la guerre, quand les tensions entre les sunnites et chiites se sont accrues depuis 2008, les Roméo et Juliette qui ont dû étouffer leur idylle sont une réalité. D’autres entrent en résistance, qu’ils fassent le choix d’un mariage civil (interdit au Liban) à l’étranger ou se prêtent, en façade, à un rite religieux pour satisfaire Capulet et Montaigu modernes. En rêvant d’une laïcité libanaise à inventer, qui viendrait à bout des carcans identitaires.“

On le voit, exporter Shakespeare au Proche-Orient est particulièrement opérant. Mais gare parfois aux malentendus culturels ! C’est ainsi, apprend-on dans le bimestriel Danser , que “les Américains ne verront pas Black’n Blues-A Minstrel Show, ce spectacle pourtant réalisé par un Américain, le chorégraphe Mark Tompkins. Mais un Américain vivant et travaillant en France depuis plus d’un quart de siècle. Créé la saison dernière, rappelle Gérard Mayen, Black’n Blues fait revivre les « Minstrel shows », spectacles du temps de la ségrégation raciale où les Noirs étant interdits de scène, c’étaient des artistes blancs qui les imitaient. Black’n Blues, pour le critique de Danser , est un tourbillon qui déconstruit les leurres de la représentation, où chacun invente les performances de son identité. Tompkins est allé montrer ce spectacle à l’APAP, célèbre marché new-yorkais des arts de la scène. Il y a pris en pleine figure un total malentendu : perçues au premier degré, ses caricatures de Noirs joués par des blancs – et de Noirs joués par des Noirs, et réciproquement – ont été comprises comme politiquement incorrectes, strictement non montrables sur une scène dans l’Amérique d’Obama. Au même moment, on apprenait que le film Intouchables faisait un flop outre-Atlantique : dans la romance antiraciste qui a bouleversé le public français, les spectateurs et critiques américains ont vu en Omar Sy un rôle de bon Noir figé dans les stéréotypes raciaux du « singe savant ». Un autre art, mais les mêmes malentendus interculturels. Où l’on voit, philosophe Gérard Mayen, que le sens d’un propos artistique tient énormément à son contexte, comme à la culture de regard qui le reçoit.“

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