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Artistes disparus ressuscités d'entre les morts

5 min

“L’une des qualités de la mise en scène de la Tétralogie de Richard Wagner par Robert Lepage – dont Mezzo diffusait le dernier épisode, Le Crépuscule des dieux, dans la soirée du mardi 21 mai – est que, chose devenue rare sur les scènes d’opéra, on n’y voit aucun brassard nazi , se réjouit Renaud Machart dans sa chronique télé du Monde , « C’est à voir » . Car la lecture post-Shoah du long récit (un prologue et trois « journées », quelque quinze heures de musique !) écrit et mis en musique par le compositeur, il est vrai viscéralement et intellectuellement antisémite, est devenue la tarte à la crème des mises en scène modernes, surtout celles signées par des régisseurs plus intéressés par le placage de leur idéologie personnelle que par ce que les œuvres disent réellement.”

N’en déplaise à l’ex-critique musical, il faut reconnaître que la famille Wagner elle-même n’aide pas à faire oublier le lien entre wagnérisme et nazisme. « Je n’essaie pas de culpabiliser qui que ce soit. Je ne veux pas que Richard Wagner soit banni. Mais je ne suis pas un de ses adorateurs, pas un de ceux qui lui brûlent des cierges ». Ainsi parle Gottfried Wagner, 66 ans, arrière-petit-fils de Richard Wagner, dont on [célébrait mercredi de la semaine dernière] le bicentenaire , rapporte une brève de Libération. A la différence des autres membres de la tribu, celui-ci refuse d’occulter les zones d’ombre du compositeur préféré d’Hitler. Musicologue, il réclame la publication de la volumineuse correspondance échangée de 1923 à 1945 entre le Führer et la famille Wagner, et la levée du secret sur 27 bobines de film à caractère privé. « Il ne s’agit pas de gâcher le plaisir des gens, mais il n’y a rien à gagner à le blanchir et à l’idéaliser », précise le descendant. Dans une interview au quotidien berlinois Der Tagesspiegel, [le 19 mai], sa demi-sœur, Katarina, s’engage à nouveau à rendre publics les documents personnels de leur père, Wolfgang, en les remettant aux archives de l’Etat de Bavière. Mais Gottfried veut aussi la publication de la correspondance de Winifred Wagner, la belle-fille du compositeur, anglaise de naissance mais fervente nazie, qui a régné sur Bayreuth de 1930 à la fin de la guerre. Impossible, dit Katarina, expliquant ne pas en détenir les droits.”

Et pendant ce temps, pas si loin de Bayreuth, Christoph Marthaler monte, au Parlement de Vienne, une pièce dédiée aux victimes des nazis. La correspondante du Monde à Vienne, Joëlle Stolz, l’a vue. “Une statue d’Athéna, la déesse de la Sagesse, veille devant le Parlement , observe-t-elle. Mais ce sanctuaire de la démocratie a aussi été le théâtre de perversions effrayantes du discours politique, avant comme après la première guerre mondiale, qui ont conduit au fascisme, au nazisme et à une autre guerre plus destructrice encore, où l’Europe a failli se perdre.

C’est ce lieu ambivalent que le Suisse Christoph Marthaler a choisi pour son projet de « musique-théâtre », Derniers jours. Une veille (nous sommes à la veille du centenaire de la guerre de 1914), créé le 17 mai au Festival de Vienne. Il utilise le décor de la salle d’apparat du Parlement : les spectateurs sont assis à la tribune, les acteurs se déplaçant sur les gradins ou la galerie. Comme le Parlement de Vienne dans la réalité, la démocratie est en travaux. Il y a des échafaudages, et les cariatides emmaillotées de plastique sont les témoins de monologues angoissés sur l’école, dont le niveau baisse à cause des enfants d’immigrés, ou de tirades sur les différences entre les races.

Ce spectacle se déploie dans un lieu si chargé d’histoire qu’on se demande s’il est possible de le montrer ailleurs – notamment au Théâtre de la Ville, à Paris où il est programmé lors du Festival d’automne – sans le vider d’une partie de sa substance.

Echo aux Derniers jours de l’humanité de Karl Kraus, Derniers jours. Une veille est dédié à la « musique des victimes » – neuf compositeurs tchèques, polonais ou autrichiens persécutés par le nazisme : Pavel Haas, Ernest Bloch, Jozef Koffler, Fritz Kreisler, Szymon Laks, Piotr Leschenko, Erwin Schulhoff, Alexandre Tansman et Victor Ullmann. Certains morceaux ont été composés dans le ghetto de Theresienstadt, transformé par les autorités nazies en une ville-modèle pour les prisonniers juifs, afin d’abuser la Croix-Rouge internationale, venue durant l’été 1944. Les musiciens ont ensuite été gazés à Auschwitz.

Il y a des valses, des accents de jazz et de tango, des cantates, une mélancolie pénétrante, mais jamais pesante, par la grâce de cinq interprètes (Hsin-Huei au piano, Michele Marelli à la clarinette, Julia Purgina à l’alto, Sophie Schafleitner au violon et Martin Veszelovicz à l’accordéon), dirigés par le contrebassiste Uli Fussenegger, du Klangforum de Vienne, qui a travaillé les arrangements.

La musique a du mal à exister dans la première partie du spectacle, dominée par les rituels politiques , juge la journaliste. […] Le collage de textes rassemblés par Stefanie Carp tombe parfois à plat. Mais le génie de l’homme de théâtre suisse consiste à établir une tension instable entre les mots, la musique et le jeu des acteurs. Le comportement mécanique ou autiste des personnages contraste avec l’entente des musiciens de l’orchestre.

La musique ne sauvera personne : un chœur chantant du Mendelssohn passe sur la galerie du Parlement, telle une procession de condamnés bientôt engloutis par la nuit. Mais les artistes disparus ont ressuscité d’entre les morts, le temps d’un spectacle qui se clôt sur cette image poignante” , conclut la correspondante du Monde , manifestement encore très émue.

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