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Auteurs et éditeurs : relations toujours plus tendues

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En ces temps de Salon du Livre, les écrivains sont-ils heureux ? Pas vraiment, à en lire la presse. Déjà, il y a ceux qui n’ont pas d’actualité littéraire et qui ne sont pas amenés à effectuer des dédicaces : ceux-ci “devront cette année payer leur entrée au Salon du Livre , nous a informé une brève du quotidien La Croix . L’information a été transmise aux intéressés par lettre et suscite une polémique, après que l’auteur de livres policiers et de science-fiction Marc Soulier, connu sous le nom d’Ayerdhal, a rendu public son courrier adressé par le Salon.“ Le même Ayerdhal qui s’est opposé avec bon nombre de ses collègues au projet de numérisation par la Bibliothèque nationale des œuvres dites « orphelines », j’en ai parlé la semaine dernière, en déclarant : « On assiste petit à petit à un transfert du droit d’auteur en droit d’éditeur. » D’autant que les relations entre auteurs et éditeurs ne sont pas au beau fixe, si on en croit une enquête présentée lundi par la Scam (Société civile des auteurs multimédia) en partenariat avec la SGDL (Société des gens de lettres), et qui porte sur 1 145 écrivains. Le Monde des Livres en a parlé hier, via la chronique hebdomadaire de Pierre Assouline, « La vie littéraire » , ainsi que Libération , sous la plume de Frédérique Roussel. Ces relations entre auteurs et éditeurs “se sont encore tendues , écrit-elle. Ainsi, 61% des écrivains se disent globalement satisfaits de leur éditeur, contre 71% en 2011. Quant aux mécontents, ils sont 31% contre 22% en 2011. « Plus la vie du livre avance, plus le degré de satisfaction baisse », a commenté Hervé Rony, le directeur général de la Scam. Les auteurs se réjouissent plutôt des prémices – signature du contrat et travail sur le manuscrit – mais la période de roucoulement passée, le lien se crispe. Les deux tiers jugent ainsi insuffisante l’exploitation commerciale et la promotion de leurs livres (il n’est pas d’auteur qui ne se plaigne de ne pas trouver son livre en librairie et d’être l’objet de l’indifférence médiatique , précise Pierre Assouline). Côté financier, poursuit la journaliste de Libération, le tableau s’assombrit encore. « Le pouvoir d’achat des écrivains diminue », a souligné Geoffroy Pelletier, le directeur général de la SGDL. D’abord parce que, depuis 1999, le prix du livre baisse relativement à l’inflation et que le taux de rémunération moyen reste majoritairement inférieur à 10% du prix de vente. Et si 61% des contrats proposent un à-valoir, ceux-ci sont à la baisse depuis trois ans. La majorité reste concentrée entre 1 500 et 3 000 euros. La « reddition des comptes », destinée à informer les auteurs sur l’état des ventes et obligation légale pour l’éditeur, semble négligée : moins de la moitié des auteurs en reçoivent régulièrement. Par ailleurs, un sur quatre n’a pas été informé par son éditeur de l’exploitation de ses livres à l’étranger. « Les relations entre auteurs et éditeurs ont fait beaucoup de progrès depuis les conflits de Stendhal avec son libraire-éditeur », estime Antoine Gallimard, président du Syndicat national de l’édition, qui juge qu’elles peuvent encore s’améliorer.

Résultat paradoxal de ce baromètre : la majorité des contrats (63%) ne comporte pas de clause numérique et les éditeurs ne font guère signer d’avenants sur les anciens (seulement 18%). Un chiffre « surprenant, compte tenu du discours par ailleurs volontaire des éditeurs sur le numérique », constate l’étude, qui l’attribue soit à un attentisme des éditeurs vis-à-vis du résultat des négociations en cours sur la définition d’un contrat d’édition numérique, soit à une lecture trop rapide des contrats…

Autre étude rendue publique au moment propice du Salon du Livre , continue Frédérique Roussel, celle qui mesure l’offre illégale de livres. Plutôt axée sur les ouvrages récents, elle est encore faible mais en progression avec 3 000 à 4 000 titres disponibles et 8 000 à 10 000 BD, soit environ 2% de l’offre légale papier. Ce sont des best-sellers pour la majorité, avec beaucoup de SF, fantasy et policiers. Le plus piraté appartient à la catégorie pratique, le Petit Larousse conserves et salaisons.“

Puisqu’on parle d’éditeurs et de piratage, l’auteur de polars Pierre Lemaître a publié, dans le numéro spécial annuel « Le Libé des écrivains » , un « Rebonds » intitulé « Les éditeurs français complice du piratage ? » “Les éditeurs français, dans leur majorité, ont décidé de boycotter le livre numérique , écrit-il. C’est du moins ce qu’affirme Calmann-Lévy, éditeur du groupe Hachette. Résumons et simplifions : un livre qui vaut 7 euros lorsqu’il passe au format de poche continue d’en valoir 15 ou 16 en version numérique. Persister à vendre un livre deux fois plus cher au format numérique qu’au format de poche, c’est du boycottage pur et simple. Calmann-Lévy me confirme d’ailleurs cette décision : « Bon nombre d’éditeurs hésitent à prendre des mesures qui risqueraient de fragiliser un marché du livre déjà chahuté par la crise. » En attendant, aucune vente au format numérique, pour les auteurs – qui, cela va sans dire, ne sont pas consultés – c’est 0% de droits. La raison de cette politique ? « Le papier représente 99% des ventes contre 1% pour le numérique. » Ça ne pèse rien. On connaît l’argument contre les évolutions technologiques, c’est le plus ancien. A ceci près qu’il est plus bête encore qu’hier car les mutations s’effectuent aujourd’hui à une vitesse sans commune mesure avec celles des siècles précédents et que la montée en puissance des liseuses et des tablettes numériques (pratiques, écologiques et de plus en plus performantes , estime Pierre Lemaître) est une réalité assez prévisible. Cette mesure punitive des éditeurs vis-à-vis du numérique est contre-productive. Elle a pour conséquence évidente que les lecteurs, même les mieux intentionnés, se tournent vers les sites de téléchargement illégal. C’est assez spectaculaire.“ Pierre Lemaître prend alors l’exemple d’un site pirate à succès, qui propose des centaines d’ouvrages piratés, « sous les yeux des éditeurs et dans l’impunité la plus totale » . Et quand bien même, s’interroge l’écrivain, “traquer le piratage tout en maintenant le numérique deux fois plus cher que le papier, est-ce une politique tenable ? L’arrivée du livre numérique pose un problème complexe à l’économie du livre. Il ne va pas remplacer le livre papier, comme la télévision n’a pas remplacé le cinéma mais le modèle économique de la production cinématographique a bien été contraint de s’adapter à l’influence de la télévision. Alors que certains éditeurs cherchent des solutions, s’entendre dire de la part des autres, parfois des plus importants, que cette politique de boycottage est consciente et concertée, donne un peu l’impression qu’en pleine révolution numérique, ils préfèrent camper sur un modèle d’Ancien Régime. On sait comment ça finit.“

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