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Autres temps, autres moeurs ?

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Plus de quinze jours après sa clôture, certains films présentés au Festival de Cannes continuent à faire polémique. “Ségolène Royal est allée au cinéma , lit-on ainsi dans Politis . Du coup, elle s’en est prise à son ancienne « conseillère spéciale », du temps où elle était candidate à la présidentielle, Aurélie Filippetti. Elle s’est en effet indignée que l’interdiction touchant * Only God Forgives, de Nicolas Winding Refn, présent en compétition à Cannes et sorti dans les salles, soit passée de moins de 16 ans avec avertissement à moins de 12 ans avec avertissement sur décision, a-t-elle prétendu, de la ministre de la Culture. Ou bien la présidente de la région Poitou-Charentes est ignorante des procédures de classification des films, ou bien elle n’est pas dénuée d’hypocrisie* , juge l’hebdomadaire. Comme c’est le cas assez fréquemment, la ministre de la Culture a demandé un second visionnage à la commission, le distributeur du film ayant posé un recours. La commission s’est alors ravisée, établissant * « l’interdiction aux mineurs de moins de 12 ans avec avertissement ». Or, il serait indélicat d’accuser la commission de laxiste. Depuis une dizaine d’années* , rappelle Politis , elle se montre au contraire beaucoup plus chatouilleuse en matière d’interdictions, faisant alors la joie des associations familialistes. Ce que Ségolène Royal ne peut méconnaître… ”

“L’ancienne ministre devrait avoir du pain sur la planche dans les semaines qui viennent , note Eva Provence dans Libération, avec les sorties de la palme d’or 2013, * La Vie d’Adèle, d’Abdellatif Kechiche, ou de * L’Inconnu du lac, d’Alain Guiraudie, prix de la mise en scène à « Un Certain Regard » et lauréat de la Queer palm, prix LGBT (lesbiennes, gays, bi et trans) du Festival, sans oublier * Jeune et Jolie de François Ozon, qui a eu cette formule choc : * « C’est un fantasme de beaucoup de femmes de se livrer à la prostitution. »* Ces films, s’ils ne contiennent pas de violence, comptent d’innombrables scènes de sexe assez peu simulé. En cette année du 40e anniversaire de * La Grande Bouffe* de Marco Ferreri, très chahuté à sa sortie, on peut mesurer à quel point ce genre de débat s’estompe avec le temps”* , relativise Libération . Quoique, puisque le même quotidien nous apprenait ce matin dans une brève que “la société JC Decaux a obtempéré à la demande des mairies de Saint-Cloud et de Versailles (administrées par des élus de l’UMP) afin que soit retirée de leurs panneaux l’affiche du film d’Alain Guiraudie. Signée de l’illustrateur Tom de Pékin, elle représente deux jeunes hommes en train de s’embrasser sur la bouche.”

Concernant La Vie d’Adèle , Le Monde a raconté comment, “avec une certaine fierté, la Tunisie a accueilli, dimanche 26 mai, l’attribution de la Palme d’or du Festival de Cannes au réalisateur Abdellatif Kechiche. Français, le cinéaste est né le 7 décembre 1960 à Tunis, pays qu’il a quitté à l’âge de 6 ans pour s’installer en France avec sa famille , rappelle Hélène Sallon. Lors de la remise de son prix à Cannes, il a eu un mot pour le pays de son enfance, dédiant sa Palme à * « cette jeunesse de la révolution tunisienne » et soutenant l’aspiration de ces jeunes * « à vivre eux aussi librement, et aimer librement ».

Ce clin d’œil aura contribué à amplifier la gêne ressentie en Tunisie face à l’œuvre primée. Le sujet de * La Vie d’Adèle – une passion brûlante entre deux jeunes femmes montrées jusque dans des scènes de sexe crues –, reste * « le tabou des tabous au Maghreb »,comme l’a souligné le cinéaste tunisien Nouri Bouzid, réalisateur de * Millefeuille, sorti en salles le 5 juin. Couvert d’éloges par ses confrères, les cinéphiles et certains élus de la gauche tunisienne, Abdellatif Kechiche a vu sa victoire saluée avec beaucoup plus de réserve par les autorités tunisiennes. Le ministre de la culture, Mehdi Mabrouk, a bien félicité le réalisateur franco-tunisien pour * « cette reconnaissance internationale », lui souhaitant * « beaucoup de succès dans le monde du cinéma », mais il ne s’est pas hasardé à commenter l’œuvre, s’étant dérobé au moment de sa projection à Cannes. Une pirouette fort diplomatique au regard des expressions de * « honte »* émanant de certains hommes politiques. Le fondateur du parti de l’Union patriotique libre, Slim Riahi, a ainsi publié sur sa page Facebook un texte de * « lamentation et d’indignation »* en réaction aux félicitations adressées par certains élus tunisiens.*

En quoi * La Vie d’Adèle peut-il être représentatif de la culture tunisienne ? La polémique a nourri le débat pendant plusieurs jours. Le webzine tunisien * Mag14* s’en est emparé, revenant sur ce cinéma tunisien qui * « frappe sous la ceinture ». Car * « Abdellatif Kechiche s’inscrit dans le droit-fil de la tradition cinématographique tunisienne, qui semble avoir fait des ambiguïtés sexuelles une spécialité », écrit le magazine. Le réalisateur avait lui-même interprété en 1992, dans * Bezness, de Nouri Bouzid, un gigolo se prostituant auprès des touristes occidentaux. Nouri Bouzid avait déjà abordé la question de l’homosexualité et de la pédophilie dans * L’Homme de cendres en 1986. L’homosexualité féminine est aussi au cœur de * Bedwin Hacker, réalisé en 2002 par Nadia El-Fani.

Autres temps, autres mœurs ? L’arrivée au pouvoir du parti islamiste Ennahda après la révolution de janvier 2011 et l’essor de la mouvance salafiste n’ont certes pas été vécus pacifiquement dans le milieu des arts et de la culture. Plusieurs œuvres, expositions et festivals ont été la cible de protestations, souvent violentes, de la mouvance islamiste radicale. Depuis les précédents de * Laïcité Inch’Allah, de Nadia El-Fani, ou de * Persépolis, de Marjane Satrapi, la diffusion de toute œuvre jugée « sensible » au vu des mœurs tunisiennes fait débat.

La Vie d’Adèle* sera-t-il projeté dans les salles tunisiennes à sa sortie en octobre ? * « Ce film risquerait de susciter autre chose qu’un “séisme filmique” s’il en venait à être projeté dans l’une de nos salles », s’inquiète * Mag14. *Le ministère de tutelle osera-t-il pour autant opposer son veto à sa diffusion ? Soucieux de * « ne pas offusquer une coutume, une tradition », Abdellatif Kechiche s’est dit prêt à couper certains passages du film, telle cette scène de sexe explicite de dix minutes. Son producteur, Brahim Chioua, directeur général de Wild Bunch, a évoqué la possibilité d’une diffusion réservée aux festivals. Au pire, se résout le directeur de festival Hisham Ben Khamsa, les Tunisiens pourront toujours compter sur les * « vidéoclubs et l’industrie du piratage ».”

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