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Aux Beaux-Arts de Paris, le malaise derrière le luxe

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Olivier Wicker, dans les pages mode du Nouvel Observateur , s’est réjoui jeudi dernier du “premier défilé Ralph Lauren organisé en France, à l’école des Beaux-Arts, en présence de Catherine Deneuve, Alice Taglioni, Charlene de Monaco, Laurence Ferrari et son compagnon Renaud Capuçon, pour un show très américain, aussi huilé qu’efficace. Nous sommes hors de tout calendrier de la mode, mais Ralph Lauren est venu en personne pour sceller l’accord de sa marque qui, durant deux ans, va rénover l’Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts que dirige Nicolas Bourriaud avec une énergie tenace, salue le journaliste. L’amphithéâtre d’honneur de l’école va ainsi être totalement restauré grâce au soutien financier de la marque américaine. Pour l’occasion, le couturier a organisé un défilé de sa collection automne-hiver, inspiré en partie par la Russie romantique. […] Plus tard, lors du dîner, Ralph Lauren expliquera son choix de ce partenariat avec les Beaux-Arts, rappelant que son père, qui fut peintre, lui a sans doute transmis une fibre artistique. Nicolas Bourriaud explique que ce choix permet de « projeter les Beaux-Arts vers le futur ». Le partenariat prévoit aussi un fort développement numérique pour que des cours, des conférences et des ateliers puissent être diffusés dans le monde entier.”

Cet article élogieux a ceci d’étrange qu’il ne dit mot d’une polémique dévoilée cinq jours avant par Le Monde . Nicole Vulser nous y apprend en effet que “le défilé et le dîner jet-set organisés par Ralph Lauren mardi 8 octobre à l’Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris ont mis le feu aux poudres. Pendant cinq jours, en raison de la préparation de l’événement, les étudiants n’ont pas pu accéder à quatorze ateliers de l’école. « On s’est fait déborder », a concédé au Monde Nicolas Bourriaud, le directeur. Il a justifié la réquisition de l’établissement par le mécénat de 1,5 million d’euros conclu avec le groupe de prêt-à-porter américain pour équiper l’amphithéâtre d’honneur en matériel audiovisuel. C’est l’un des seuls qui ait fait l’objet d’une rénovation récente. « Mais on ne l’utilise que deux fois par an ! », s’agacent les jeunes artistes.

Jeudi 10 octobre, pendant tout l’après-midi, les professeurs de l’école ont apporté leur soutien à la coordination des étudiants. Ensemble, ils ont dénoncé le contraste entre l’image de l’école que donnent ces géants du luxe, qui louent des espaces pour les défilés, et la réalité – les conditions de travail très dégradées. Ils étaient plus de 200, réunis dans ce fameux amphithéâtre, face à Nicolas Bourriaud, à égrener une longue litanie de doléances. « Non, l’école n’est pas le patrimoine de Ralph Lauren, nous sommes des artistes, nous ne sommes pas dans un endroit mondain », a lancé Emmanuel Saulnier, professeur de sculpture, en ajoutant : « En réalité, nous crevons de faim. Atterris, Nicolas ! » Philippe Caumar, professeur de morphologie, trouve « révoltant de demander en vain depuis quatorze mois un écran pour projeter des images dans l’amphithéâtre de morphologie. Cela coûte entre 1 000 et 2 000 euros, mais l’argent ne va jamais du côté de la pédagogie ». Un élève a rappelé qu’il fallait « un seau » pour recueillir la pluie dans l’atelier où il travaille. […] L’épisode de Ralph Lauren a fait émerger de nombreux malaises , analyse Le Monde . En cause : le déficit de communication de la direction, la « gabegie » liée à la présentation des travaux de fin d’année des élèves au Cent-quatre, ou encore « la politique du fait accompli » dénoncée par Didier Semin, professeur d’histoire de l’art.”

Cinq jours plus tard, Dominique Poiret juge dans Libération que “la tension semble retombée aux Beaux-Arts de Paris” , comme en témoigne “Urbain Gonzalez, étudiant en 4e année : « Le rapport de force avec la direction a porté ses fruits », au fil de multiples réunions et AG, dont les deux dernières en présence du directeur. Bourriaud a répondu favorablement à la plupart des revendications, s’engageant « à garantir l’intégrité et l’accessibilité des espaces pédagogiques », selon Gonzalez.

Les élèves rencontrés [par Libération ] à l’école partagent peu ou prou ce sentiment d’avoir été entendus. « Cela a permis de renouer le dialogue », dit Gonzalez, soulignant un déficit de communication. Ce que ne reconnaît pas le directeur : « Il y a toujours eu du dialogue, beaucoup viennent nous voir pour proposer des projets. » Bourriaud s’est engagé à la tenue d’une assemblée mensuelle avec tous les acteurs de l’école. « Ces assemblées sont une chose formidable », se félicitent nombre d’étudiants, conscients de la nécessité du mécénat, « car il n’y a plus d’argent pour financer des voyages, des bourses d’échanges… », signale Philippe Cognée, professeur à l’école. Mais « le mécénat doit apporter une autre image de l’école, pas celle de l’univers du luxe où l’on ne se reconnaît pas », nuance une étudiante. Par ricochet, la grogne aux Beaux-Arts a contribué à l’annulation de l’ouverture d’un restaurant dans l’atelier Vilmouth, qui n’aurait été ouvert aux étudiants que le midi. Faux, selon Bourriaud, « le soir, il serait réservé aux activités de l’établissement ». Aujourd’hui, il n’y a pas de cafétéria dans les locaux. « Un lieu de rencontre où pourraient se retrouver profs, élèves et direction, est nécessaire, mais ailleurs que dans un atelier, qu’on doit réserver à la pédagogie », dit le peintre Philippe Cognée. « Beaucoup de choses pourraient se régler de façon plus conviviale et je pense que Nicolas Bourriaud ira dans ce sens. » Et il y a tout intérêt, s’il veut éviter la mésaventure arrivée à son homologue du Royal College of Arts de Londres, dont, nous apprend Beaux-Arts Magazine , “en un an, six hauts responsables ont claqué la porte. Le management du recteur Paul Thompson a été résumé en ces termes par un artiste : « négligence structurelle, désinvolture institutionnelle et manque général de courtoisie »…” , ce qui au Royaume-Uni, est presque un crime !

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