LE DIRECT

Bataille de nez

5 min

“Quand les Français vont mal, ils retombent amoureux de Cyrano” , postule Odile Quirot en ouverture d'une enquête du Nouvel Observateur titrée « La guerre des Cyrano » . “C’est ainsi , poursuit-elle, qu’en 2013 Philippe Torreton, Michel Vuillermoz et Patrick Pineau reprennent, sur fond de polémique, le rôle incarné par Gérard Depardieu. […] C’est du jamais-vu. Trois Cyrano se disputent l’affiche cette saison. A la Comédie-Française, Michel Vuillermoz est depuis 2006 un formidable Cyrano affublé d’un tarin cabossé dans un spectacle enchanteur signé Denis Podalydès , applaudit la critique théâtrale. On adore tout, Cyrano, la troupe, le décor d’Eric Ruf, qui joue aussi le beau Christian. Michel Vuillermoz parle de ce rôle comme d’ « un miracle » et savoure ces rendez-vous renouvelés au fil des ans. « J’ai longtemps eu l’impression d’être un imposteur, avoue-t-il , je m’épuisais à courir derrière le rôle qui exige surtout une juxtaposition rapide d’émotions, d’élans, de souffrance intime. On sort d’un duel, on passe à un débat philosophique. C’est un rôle d’ogre taillé pour un Coquelin, pour un Depardieu, qui m’avait tellement impressionné sur le tournage du film de Rappeneau, où je jouais un personnage muet. J’aime le discours sur la différence, la magnifique histoire d’amour et l’hommage au théâtre. J’ai un penchant pour la tirade des “Non merci” contre cette hypocrisie, ces compromis, cet esprit courtisan qui nous concerne aujourd’hui plus que jamais. Cyrano est un frère d’Alceste qui passerait aujourd’hui pour un être dangereux. » […]

Philippe Torreton [qui jouait dans la mise en scène de Dominique Pitoiset au TNB jusqu’à samedi dernier, et part ensuite en tournée, est] un Cyrano plus va-t-en guerre : « La puissance du verbe et la force physique sont les armes de ce personnage, dit-il . C’est un guerrier, son métier est la mort, avec ce côté “fors l’honneur”, restons debout quoi qu’il en coûte, qui a perduré jusqu’à Diên Biên Phu. L’héroïsme contient parfois un désir de mort. Depuis trois siècles, on fait un triomphe à Cyrano parce qu’il est un exutoire à notre monde de compromis, de mensonges et de lâchetés qu’il pourfend. Mais on applaudit un fantasme d’esprit français, un handicapé dans le monde tel qu’il est, à juste titre ! Il y a là quelque chose d’un peu triste, et c’est ce qui nous anime avec Dominique Pitoiset. On admire un loser qui entraîne dans un parcours d’échecs ceux qui l’ont suivi. Pour moi, là est le cœur émotionnel de Cyrano. Il meurt de pauvreté, d’isolement, frappé dans le dos, mais il a vécu libre, se réservant le droit de dire ce qu’il pensait. Il n’a pas de discours politique : il est politique. “On n’abdique pas l’honneur d’être une cible.” »

Patrick Pineau, qui n’a pas encore commencé à répéter [la mise en scène de Georges Lavaudant, donnée aux Nuits de Fourvière en juin, puis en octobre à la MC 93 de Bobigny], pense surtout à l’époque où « comme beaucoup de mômes, je me mettais un grand nez et je défiais l’ennemi avec un bout de bois ». La cinquantaine venue, c’est à lui de jouer pour la première fois de sa vie en alexandrins et avec l’impression comme jamais de « toucher au patrimoine, à un mythe de Gaulois charmeur, chevaleresque, grande gueule, héroïque, sentimental », dont le côté sombre a sa préférence. « Cyrano, l’homme qui est né avec un masque de commedia dell’arte collé au visage, se cache une grande partie de sa vie, y compris pour déclarer son amour. Il a besoin de parler pour exister. Aux premiers actes, la virtuosité prévaut, mais le dernier est fabuleux, c’est à cet instant que la pièce me bouleverse. Tout le monde rêverait de mourir en Cyrano, en pleine conscience, avec amour. On le voit s’éteindre devant nous, avec panache. Mais j’avoue que si ce n’était l’occasion de retrouvailles avec Georges Lavaudant, pour moi le metteur en scène le plus proche de l’esprit Cyrano, j’aurais dit non. »

A ce stade de l’article, pas vraiment de quoi parler d’une « guerre des Cyrano » , comme l’annonçait le titre. Sauf que, en conversant avec ces trois acteurs, Odile Quirot a remis sur le tapis l’affaire Depardieu, et ses polémiques annexes. Pour mémoire, Philippe Torreton avait tancé l’acteur dans une tribune de Libération : « Alors, Gérard, t’as les boules ? Tu quittes le navire en pleine tempête ? » “L’apostrophe [avait suscité] des réactions vives, notamment de Catherine Deneuve, de Fabrice Luchini et de Michel Vuillermoz, qui [avait répliqué] : « Les propos de Torreton sont ridicules. Qui est-il, lui, pour se permettre d’écrire une lettre ouverte à Depardieu ? » […] « Quand j’ai répondu à Philippe Torreton, je ne savais pas qu’il allait jouer Cyrano, assure [aujourd’hui] Vuillermoz, et je n’irai pas le voir. » Il ne retire rien de ses propos : « Il est très mal venu que Torreton donne des leçons de morale dans un sursaut cocardier très français. Je ne me permettrais pas de juger qui que ce soit, et surtout pas Depardieu, cet immense acteur qui a tant fait pour le cinéma français. L’homme privé use comme il veut de son argent, il a largement payé ses impôts. Certes, on peut trouver grotesque ses amitiés. Mais cet ogre, qui gronde comme un animal blessé, trimbale une mélancolie, un fond de tristesse, qu’il a su rendre merveilleusement dans son Cyrano. […] »

Philippe Torreton ne recule pas non plus, et fait appel à nouveau à Cyrano : « “Dédier, comme tous le font, des vers au financiers, se changer en bouffon dans l’espoir vil de voir aux lèvres d’un ministre naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre.” Ces vers sonnent bizarrement : Depardieu ne s’est-il pas changé en bouffon ? J’ai cité Cyrano car ce rôle reste l’une des dernières grandes prestations de Depardieu et j’ai la faiblesse de penser qu’un acteur doit être à la hauteur d’un tel rôle. Il est pénible de voir Depardieu devenir le contraire absolu de Cyrano. […] »

« Se quereller de Cyrano en Cyrano me semble profondément inutile », botte en touche Patrick Pineau, bien décidé à ne pas en rajouter sur « cette polémique dont Cyrano est devenu l’otage ». Gageons que la guerre des Cyrano n’est pas finie, que ce n’est pas encore demain qu’on fera taire Cyrano, ce « philosophe, physicien, bretteur, musicien et voyageur aérien, grand riposteur du tac au tac », qui chuchote avant de mourir que dans la vie tout « est bien plus beau lorsque c’est inutile ».”

L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......