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Stéphane Lissner et Benjamin Millepied, le 4 février à l'Opéra de Paris.

Benjamin Millepied : trois p'tits tours et puis s'en va

6 min

Pourquoi, et comment, le jeune homme pressé a démissionné de ses fonctions de directeur de la danse de l'Opéra de Paris.

Stéphane Lissner et Benjamin Millepied, le 4 février à l'Opéra de Paris.
Stéphane Lissner et Benjamin Millepied, le 4 février à l'Opéra de Paris. Crédits : Christophe Ena - Sipa

“Suite glamour mais retour à un casting maison. En annonçant la nomination d’Aurélie Dupont à partir de la mi-septembre comme directrice de la danse de l’Opéra de Paris, Stéphane Lissner, son directeur, coupe court à un changement qui s’est fait dans une certaine précipitation, estime Ariane Bavelier dans Le Figaro. Manque de soutien de Lissner, fatigué d’un directeur du ballet qui voulait aller plus vite que la musique de la vieille dame Opéra ? Lassitude du bouillant Millepied devant la grogne des syndicats de danseurs, de quelques étoiles qui n’avaient pas le bonheur d’être distribuées au premier plan ? Une grogne renouvelée à chaque réforme, à chaque distribution d’un jeune, à chaque propos sincère mais pas forcément politique de Millepied. Une grogne savamment entretenue par les anciens, inquiets de voir leur maison changer. « L’Opéra est le seul endroit où la poussière se transforme en béton », disait Jean Cocteau. Toujours est-il qu’on a l’impression que la bataille n’a pas vraiment été menée. Dans une compagnie de 150 danseurs, aucun directeur ne fait l’unanimité, surtout s’il ose parler de changement et ne vient pas du sérail. Le même ballet qui alignait les jours de grève du temps de Noureev le canonisait dès son départ. Roland Petit a tenu six mois. Claude Bessy encore moins. Avec Millepied, le ballet ne s’est jamais mis en grève et combien de nouvelles voies ont été ouvertes en quelques mois. En nommant Aurélie Dupont, Stéphane Lissner s’est engagé à les poursuivre. « Benjamin est resté trop peu de temps, mais d’autres sont restés trop longtemps », a conclu le directeur de l’Opéra.” 

Le papier peint se rebiffe

Depuis quelques temps déjà, rapporte Rosita Boisseau dans Le Monde, “la rumeur rapportait que l'ambiance était loin d'être au beau fixe dans la compagnie. Le documentaire Relève, consacré à Millepied et aux répétitions de son ballet Clear, Loud, Bright, Forward, projeté le 25 novembre 2015 en avant-première, puis diffusé le 23 décembre sur Canal , avait choqué certains danseurs. Benjamin Millepied y assénait, entre autres, à propos du Ballet, l'une des meilleures troupes au monde : « C'est quoi l'excellence de l'Opéra exactement ? Je ne suis pas encore satisfait de la façon dont ça danse en scène. L'excellence, j'attends de la voir pour de vrai… » Il concluait que « la compagnie n'est pas la meilleure troupe classique mais la meilleure en danse contemporaine ». Le 18 décembre, dans Le Figaro, Benjamin Millepied poursuivait ses critiques. Pour évoquer le « tableau des Ombres » dans le ballet La Bayadère, à l'affiche de l'Opéra Bastille du 17 novembre au 31 décembre, il disait ainsi : « Etre danseur, c'est s'exprimer, pas tenter de ressembler à un motif sur du papier peint ! » Il pointait aussi que, dans la troupe, « le vrai problème à résoudre est celui de l'assiduité au cours : cinq fois par semaine, pas deux ou trois fois, sinon le corps résiste, se blesse ». Il recommandait encore aux jeunes danseurs « d'avoir un sens entrepreneurial, de savoir trouver des fonds ou gérer une carrière, avec, par exemple, les réseaux sociaux… » De quoi attiser la colère parmi les interprètes. « J'ai été choqué par cet article dévastateur, par l'irrespect de Benjamin Millepied vis-à-vis de la compagnie qu'il dénigre totalement, commente [dans Le Monde le danseur étoile] Karl Paquette. Je danse depuis trente ans dans la maison, j'adore cet Opéra de Paris, je ne m'y suis jamais senti aussi mal que depuis six mois. J'ai par ailleurs vécu la fin de cet article comme une annonce potentielle de son départ. » De fait, Millepied disait : « Si je n'y arrive pas ici, je le ferai ailleurs. »” 

“Si tu veux parler à Benjamin, laisse lui un message sur Facebook !”

Et pourtant, comme le remarque Martine Robert dans Les Echos, “le directeur de cette grande maison, Stéphane Lissner, défendait encore officiellement son protégé il y a quelques jours. Logique : cette erreur de casting est la sienne, donc impossible de se désavouer. « Dès le départ les dés étaient pipés. Pour le faire venir, Lissner lui a promis monts et merveilles et a occulté la complexité du poste de directeur de ballet. Le choix a été fait d’être dans le “show off”. Pourtant la star ne doit pas être Benjamin Millepied, mais le ballet de l’Opéra de Paris ! », souligne un observateur qui souhaite garder l’anonymat. Et d’ajouter : « Benjamin ne dirigeait auparavant qu’un modeste collectif de danseurs, il n’avait aucune expérience d’une institution publique française de cette taille, avec ses lourdeurs, ni de la gestion d’une compagnie de cent cinquante danseurs ; il ne s’agit pas seulement de créer des chorégraphies, loin de là ». Le patron de l’Opéra de Paris a eu beau promettre à Benjamin Millepied la nomination d’un nouvel administrateur, de réorganiser l’équipe autour de lui pour le soulager, le ver était dans le fruit. A quelques jours de la générale de sa nouvelle chorégraphie, le danseur était loin, très loin, en Californie, au lieu d’assister aux dernières répétitions. « A Garnier, on a coutume de dire depuis longtemps déjà : “si tu veux parler à Benjamin, laisse lui un message sur Facebook !” », révèle une employée des lieux. Accro d’Instagram, Facebook, Twitter, le chorégraphe a montré plus d’enthousiasme pour tourner des petits films destinés à alimenter la « 3ème scène » numérique de l’Opéra de Paris, qu’à manager le ballet, parvenant en revanche à dresser étoiles et jeunes danseurs les uns contre les autres.” 

L'art, pas la manière

“La rancune est d’autant plus forte, note Guillaume Tion dans Libération, que les danseurs apprécient volontiers le côté briseur de codes de Millepied. « Nous sommes dans un système mis en place depuis plus d’un siècle, dit un danseur. Beaucoup de choses ont besoin de changer, mais la manière dont Millepied l’a dit et défendu manquait beaucoup de nuances. » Il avait l’art, pas la manière. Millepied, son aura glamour, son travail de chorégraphe plébiscité, la façon dont il attirait les projecteurs et les mécènes jusqu’à être la star d’un Ballet où il ne dansait pas, étaient l’atout de la politique moderniste lancée par le nouveau directeur de l’Opéra de Paris, Stéphane Lissner. […] A Garnier, ce jeudi, c’est une dédramatisation en règle qui a été proposée, sur le thème « que peut-on faire contre quelqu’un qui a envie de partir pour créer ? Avec Aurélie Dupont, nous avons choisi la continuité ». En sous-texte, la nouvelle directrice de la danse a surtout précisé qu’elle serait tout ce que Millepied n’était pas : une fan de ballets classiques, qui ne fera pas de chorégraphie et qui prendra soin d’apprivoiser cette « vieille dame » qu’est l’Opéra de Paris. « C’est ma maison, a-t-elle dit. […] Il faut la respecter. »”

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