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Berlin déplace ses musées et ferme ses squats

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Troisième volet ce soir de la série des revues de presse auxquelles vous auriez pu échapper. Faute de Dispute dans la grille d’été, je ne vous avait pas parlé de cet article du 28 juillet, signé d’un de nos chouchous, l’enfant du paradis qui assure la correspondance du Monde à Berlin, Frédéric Lemaître. “Un battement d’ailes de papillon peut entraîner, dit-on, un cyclone à l’autre bout de la planète , écrivait-il alors. De même, il arrive que le déplacement d’œuvres d’art de 2,4 km produise des réactions de l’autre côté de l’Atlantique. Les autorités allemandes en font aujourd’hui la douloureuse expérience. Tout part d’une bonne intention. Âgé alors de 80 ans, le riche Heiner Pietzsch décide, en 2010, de céder sa collection d’art contemporain à l’Etat à condition que celui-ci la mette en valeur. Au fil des années, ce collectionneur a acquis des œuvres de Dali, Max Ernst, Pollock, Miro, Rothko, Frida Kahlo – en tout 150 tableaux, dessins et sculptures estimées à 150 millions d’euros. Mi-juin, le Bundestag allouait une enveloppe de 10 millions d’euros pour leur installation. C’est alors que les ennuis commencent… Pour accueillir cette collection à Berlin, le gouvernement a décidé de transférer les tableaux actuellement exposés à la Gemäldegalerie (la pinacothèque berlinoise), située près de la Potsdamer Platz, dans l’île aux Musées. Celle-ci abrite déjà le Bode Museum (art byzantin et sculptures de l’Antiquité au XVIIIe siècle), le Musée Pergamon (notamment l’art islamique), le Neues Museum (antiquités égyptiennes), l’Altes Museum (antiquités grecques et étrusques) et la Alte Nationalgalerie (peintures du XIXe siècle). En y ajoutant les 1 300 tableaux du XIIIe au XVIIIe siècle qu’abrite la Gemäldegalerie, on rassemblera dans ce lieu central l’ensemble des collections jusqu’au XIXe siècle. Pendant ce temps, une fois libérée, la Gemäldegalerie berlinoise serait transformée en un musée du XXe siècle qui accueillerait, entre autres, la collection Pietzsch. Quant à la Neue Nationalgalerie voisine, elle abriterait les expositions temporaires d’art contemporain.

Pourtant, un problème persiste. Sur l’île aux Musées, seul le Bode Museum dispose d’un peu de place. On doit pouvoir y caser environ 500 tableaux. Les autres ? Ils seront soit dispersés, soit conservés dans les caves en attendant la construction d’un nouveau bâtiment. Or, dans une Allemagne qui a inscrit l’équilibre des comptes publics dans sa Constitution et qui, malgré tout, se lance dans les travaux pharaoniques de la reconstruction du château de Prusse, beaucoup craignent que ce futur musée ne voie jamais le jour. Dans une lettre ouverte à Bernd Neumann, le ministre délégué à la culture, l’association des historiens d’art allemands dénonce violemment ce projet. « Heureux résultat de la Réunification, la restauration des musées, après de si nombreuses années, a été obtenue au prix d’énormes efforts et d’un engagement financier massif. C’est pourquoi nous sommes stupéfaits de voir cette réussite une nouvelle fois remise en question non du fait de la guerre, de l’occupation ou de la division du pays, mais des responsables politiques », écrivent-ils. Cet appel « Sauvez la Gemäldegalerie » a rencontré un écho international. Une pétition de soutien a même été mise en ligne, aux Etats-Unis, par plusieurs universitaires de Harvard. Elle a recueilli plusieurs milliers de signatures. « Nous croyons que les collections de la Gemäldegalerie ne devraient être déménagées pour faire place à la collection Pietzsch qu’une fois trouvée l’espace nécessaire sur l’île aux Musées », jugent-ils. Dans Die Zeit (du 12 juillet), André Schmitz, secrétaire d’Etat à la culture pour la ville de Berlin, se veut optimiste : « Je suis sûr que l’absence de Botticelli, Rubens, du Titien et de Dürer exercera une telle pression que le futur bâtiment verra le jour plus vite que prévu », écrit-il. Seul avantage de cette polémique : la Gemäldegalerie, qui a rarement bénéficié d’une telle publicité, fait actuellement face à un afflux inattendu de visiteurs” , concluait le correspondant du Monde .

Si vous avez mis à profit vos vacances de Noël pour une ultime visite à la Gemäldegalerie, vous ne pourrez pas en profiter pour faire un tour au mythique squat Tacheles, qui fut le haut lieu de l’art après la chute du Mur. “Entrés par effraction dans une ruine de Berlin-Est le 13 février 1990, les artistes en sont ressortis sous escorte policière 22 ans, 6 mois et 21 jours plus tard , raconte là encore Frédéric Lemaître. Mardi 4 septembre à 8 heures, Tacheles, le plus célèbre squat culturel du monde, a vécu. Deux décennies – durant lesquelles Berlin aura changé comme aucune autre ville occidentale –, qui ont transformé cet immeuble et cet terrain de 23 000 m2 en témoin d’une époque où Berlin n’était pas une capitale et où le communisme avait été abattu, mais pas vraiment remplacé.” “Ce squat artistique était le symbole de l’atmosphère qui régnait à Berlin dans les années 1990, de tous ces lieux palpitants qui ont éclos parce que de nombreux immeubles étaient vides et qu’il y avait un flou juridique autour de leur utilisation , témoigne l’architecte Jakob Tigges dans Télérama. Le Tacheles était un mélange de château hanté et de maison de poupée, un bâtiment en ruine dans lequel on se rendait toujours la nuit, ce qui donnait au lieu une atmosphère très mystérieuse. Il était aussi extrêmement accueillant, parce que la façade en était découpée : de l’extérieur, on pouvait voir tout ce qui se passait dans l’immeuble. Le Tacheles a changé assez rapidement, il s’est professionnalisé, la création artistique est devenue plus conventionnelle. Il attirait de moins en moins les Berlinois et de plus en plus les touristes. Ce n’était plus un lieu authentique, il était devenu une sorte de mémorial de la décennie qui a suivi la chute du Mur, à l’époque où le quartier de Mitte était fortement marqué par la culture alternative. C’était une attraction touristique, un peu comme Checkpoint Charlie. Sa fermeture n’est pas un mauvais signe pour Berlin , estime Jakob Tigges, car il était presque devenu un symbole de stagnation. Bien sûr, on perd toujours quelque chose, je suis moi-même nostalgique quand je pense au degré de générosité et de liberté qu’il y avait autrefois à Mitte. Mais l’embourgeoisement de la ville est un processus normal et positif, qui donne une nouvelle énergie à certains quartiers. C’est ce qui se passe aujourd’hui dans les quartiers de Neukölln, Wedding et Lichtenberg, où beaucoup de nouveaux lieux dynamiques apparaissent. Le grand défi, maintenant, c’est qu’il y ait à nouveau quelque chose d’excitant à la place du Tacheles. Mais même si cela ne se produisait pas immédiatement, dans une ville aussi inventive que Berlin, ce ne serait pas une catastrophe” , conclut l’architecte célèbre pour son projet de transformer l’ancien aéroport de Berlin-Tempelhof en station de sports d’hiver. C’est de saison…

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