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Biennale de crise à Berlin

6 min

Si Paris a sa triennale, au même moment, Berlin a sa biennale. Envoyée spéciale du Monde , Emmanuelle Lequeux a pu constater qu’il s’y agissait moins d’art que de politique. “Existerait-il un vote de crise ? , s’interroge-t-elle en phase avec la politique hexagonale. En tout cas, il y a une biennale de crise : celle de Berlin, qui [s’est ouverte], vendredi 27 avril, comme un ban de toutes les révolutions. Biennale de crise car le budget de l’événement est plus bas que jamais. Mais surtout parce que ses commissaires ont fait leur le combat des « indignés » : plutôt qu’une exposition, les artistes polonais Artur Zmijewski et Joanna Warsza ont conçu cette septième édition comme une plate-forme politique. Objectif : démontrer que « la désobéissance civile est responsabilité civile. »

Que l’art se mêle du politique, cela n’est guère nouveau. Mais cela faisait longtemps que l’on n’était allé aussi loin dans la dématérialisation de l’exposition au bénéfice de l’activisme tous azimuts.

Les amateurs d’art stricto sensu sortiront affamés du Kunst-Werke (le KW) : ce centre d’art du quartier de Mitte, dans la partie Est de Berlin, abrite la majeure partie du projet, mais propose peu d’œuvres. Quant aux critiques ? Bien marris : que peuvent-ils juger, en quelques heures de visite, de l’efficience de ces micropropositions essaimées à travers la ville ? Invités d’honneur, les contestataires du mouvement Occupy l’ont bien compris : dès la conférence de presse bondée qui s’est tenue mercredi 25, ils ont pris les professionnels à partie.

Un débat s’est très vite engagé avec les journalistes venus du monde entier : « Qu’est-ce que vous, en tant que critiques d’art, pouvez faire pour changer le monde comme nous nous y efforçons ? Quels sont les obstacles que vous rencontrez dans vos journaux qui vous empêcheraient de vous engager dans cette voie ? Ne comprenez-vous pas que nous ne devons pas être victimes du système, car le système, c’est nous ? » Le débat n’a pas été réellement fructueux. Mais il était savoureux, et confrontait la critique, désengagée depuis plus de trente ans de tout regard idéologique, à certaines de ses impasses.

Qu’écrire, donc ? , s’interroge l’envoyée spéciale du Monde , qui doit malgré tout rendre copie. Comment juger de cette exposition aussi généreuse que maladroite ? Comment analyser le campement qu’ont installé les « indignés » au rez-de-chaussée du KW, avec atelier de confection de bannières, université autonome, débats ? « Il était crucial pour nous de collaborer avec les « indignados » et de les soutenir, insiste Artur Zmijewski de sa voix timide. Il ne s’agit pas du tout de les « exposer », mais de recevoir d’eux : ils nous apprennent, à nous artistes, à « performer » le politique, car en ce domaine nous sommes des idiots. »

Le titre du livre de Stéphane Hessel, Indignez-vous !, – Empört Euch ! en allemand , est écrit à la main sur les murs partout, des slogans, des tracts, des affiches dans la cour, un jardin urbain composé d’herbes sauvages en pot. Et une question : « Depuis que nous sommes tous devenus des consommateurs, artistes et politiciens ne sont-ils pas tous devenus des produits ? » Le moins que l’on puisse dire, c’est que les plasticiens invités par la Biennale échappent à ce paradigme.

Reste l’exposition en tant que telle, abritée dans les étages du KW. De quoi faire reprendre du poil de la bête aux critiques d’art , se rassure, se réjouit, ou se navre Emmanuelle Lequeux, car c’est surtout là que le bât blesse. Un des seuls artistes qui s’en sorte dignement est le Palestinien Khaled Jarrar : il a créé des timbres à l’effigie de l’Etat de Palestine, non reconnu, et propose même aux visiteurs d’en tamponner leur passeport, infiltrant dans la réalité son combat de tous les jours.

Mais était-il nécessaire d’inviter l’artiste polonais religieux Miroslaw Patecki, auteur de la plus grande statue du Christ au monde, à réaliser sous nos yeux un immense Jésus de polyester, afin de nous faire prendre conscience « du statut hégémonique de la religion catholique en Pologne » ? Pourquoi Zmijewski nous inflige-t-il son insupportable film, intitulé Berek : des hommes et femmes nus, qui jouent en riant au chat et à la souris dans un trou à rat, qui s’avère être… une ancienne chambre à gaz ! Insoutenable provocation, qui invalide le travail de mémoire auquel la Biennale dit s’attacher. A commencer par le beau projet de son compatriote Lukas Surowiec, qui a planté dans les rues de Berlin 300 arbres nés dans les alentours d’Auschwitz-Birkenau.

Il fait se souvenir que Zmijewski n’en est pas à sa première provocation : il avait déjà réalisé une vidéo avec un rescapé des camps qu’il persuadait de raviver le tatouage s’estompant sur son bras. Voilà résumée toute la complexité de la pensée polonaise vis-à-vis de l’histoire des camps, dont elle commence seulement depuis une dizaine d’années à prendre conscience et dont les artistes se font le relais avec plus ou moins d’intelligence.

Même stupéfiante naïveté quand les curateurs invitent le public à rejouer en live la bataille de Berlin de 1945, que, selon eux « beaucoup d’Allemands refusent de voir ». Il semblerait pourtant que les Allemands n’aient de leçon à recevoir de quiconque concernant leur travail de mémoire.

Ce débat a été vivement commencé avant même l’ouverture de la Biennale, quand un des artistes invités, le Tchèque Martin Zet, a proposé de collecter les éditions du livre xénophobe de Thilo Sarrazin, Deutschland schafft sich ab ( « L’Allemagne court à sa perte », 2010), afin de le « recycler d’une quelconque manière » (j’en avais parlé dans cette revue de presse il y a trois mois) . La proposition n’a pas manqué de réveiller les souvenirs douloureux des autodafés nazis, et engageait la Biennale sur un terrible terrain.

Elle s’est rattrapée depuis, en proposant d’achever enfin le monument aux Roms assassinés par le IIIe Reich, qui se trouve près du Reichstag et n’a jamais été terminé. Ou en soutenant l’initiative de la fondation Flucht, Vertreibung, Versöhnung (« Fuite, expulsion, réconciliation »), qui ouvrira en 2013 à la Deutschlandhaus et s’attelle à créer une mémoire collective de l’Allemagne, en résistance aux narrations officielles. Si la Biennale occupe Berlin, elle le préoccupe tout autant. Pour le meilleur et pour le pire » , conclut la critique du Monde .

La septième Biennale de Berlin, sous-titrée « Forget Fear » (« Oubliez la peur »), c’est jusqu’au 1er juillet.

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