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Bob le Tempêtueux

8 min

Bob Dylan, peut-on encore l’ignorer, vient de sortir Tempest , son 35e album studio en 50 ans de carrière. “Les louanges sont déjà en train de tomber un peu partout , constate François Kahn dans le Rock & Folk d’octobre, avec les Pussy Riot en couverture. Mais le nouvel album de Bob Dylan, Tempest, n’est pas l’ultime chef-d’œuvre de son auteur, ni même le grand disque annoncé , estime-t-il. Et c’est d’ailleurs très bien comme ça, vu que Dylan a fait au fond bien mieux, et bien pire, ces dernières années. Depuis dix ans, au début des concerts de Never Ending Tour, une curieuse introduction retentit dans la sono quand les lumières s’éteignent et que l’Oscar mis bien en évidence sur scène disparaît dans l’ombre : « Mesdames, messieurs, veuillez accueillir le poète-lauréat du rock’n’roll. La voix de la promesse de la contre-culture des années 60. Le type qui força le folk à forniquer avec le rock. Qui se tartina de maquillage dans les années 70 et disparut dans un nuage d’addictions diverses. Qui en sortit ayant trouvé Jésus. Qui était catalogué has-been à la fin des années 80, et qui changea soudain de braquet pour sortir des chansons parmi les plus fortes de sa carrière dès la seconde moitié des années 90. » Ce résumé expéditif, Dylan l’avait trouvé dans le journal local de Buffalo, Etat de New York. Il semble l’avoir apprécié au point de demander depuis à un roadie de le lire depuis les coulisses avant presque chaque concert. Soit près de mille fois depuis 2002… Pour quelqu’un qui s’est longtemps défié des étiquettes, Dylan semble un peu plus à l’aise avec son passé au point de plaisanter sur sa propre légende. Mais peut-être que Dylan a de bonnes raisons au fond de se satisfaire de l’étiquette d’artiste vénérable revenu au sommet de son art. Elle est, après tout, confortable. Mais est-elle pour autant juste ?”

François Kahn note plus loin dans son article de Rock & Folk que “pour les nouveaux albums, la machine est [parfaitement] huilée, avec des pré-écoutes des mois à l’avance réservées à quelques critiques influents triés sur le volet, lesquels sont bien entendu flattés de la faveur et donneront le ton au reste de la presse. Du coup, Dylan se retrouve l’objet d’un consensus culturel sans précédent dans sa carrière. Aujourd’hui, tout le monde aime Dylan. Et, logiquement, il pourrait trouver cela étouffant, lui qui n’avait pas encaissé d’être appelé le « porte-parole d’une génération ». Comme pour ses homologues en la matière, Miles Davis ou Jean-Luc Godard, une bonne part de son mérite a d’ailleurs été de toujours prendre les gens à contre-pied, avec un acharnement quasi-paranoïaque, plutôt que d’offrir à son public la performance qu’il attend de lui. Mais à 71 ans, a-t-il encore l’envie ou les moyens de se réinventer ? Une partie de la réponse se trouve sur la scène du Never Ending Tour entamé il y a un quart de siècle. Dylan donne une centaine de concerts par an, avec une préférence dans les pays, villes ou salles où il n’a jamais joué. Récemment encore, c’était le Vietnam, la Chine, le Costa Rica, Bayonne ou Carhaix. Il semble que Dylan n’apprécie pas trop de retrouver soir après soir au premier rang les mêmes têtes et préfère les itinéraires plus accidentés et les spectateurs pas forcément conquis d’avance. Ces derniers vont assister en général à deux heures durant lesquelles Dylan alterne entre des morceaux récents (plus adaptés à son registre vocal), ses grands classiques et quelques obscurités qui pimentent la chose. Les classiques sont les morceaux les plus démantibulés, la légende vivante ne prenant parfois même pas la peine de chanter (ou de marmonner) droit dans le micro des paroles que l’on connaît certes par cœur. Il va en revanche lancer son groupe de scène sur un motif plus ou moins improvisé, joué hier à la guitare, aujourd’hui sur un synthé en mode orgue et même cet été sur un piano à queue, à moins qu’il ne préfère l’harmonica ou chanter avec un phrasé différent. Le groupe embraye aussitôt, amplifiant l’idée pour le meilleur ou pour le pire. Et le public s’avère la plupart du temps incapable de reconnaître la composition de départ en dehors de Like A Rolling Stone et Blowin’ In The Wind qui figurent toujours en rappel. L’indulgence des spectateurs a ici ses limites et quelques-uns hurlaient récemment à l’arnaque ou à la sénilité. On peut aussi y voir quelqu’un qui, sans en avoir toujours les ressources, a encore le goût d’expérimenter et tente la réinvention plutôt que de se conformer au son d’un prise studio d’il y a 45 ans. […] C’est d’ailleurs cette prise de risque délibérée qui forme l’angle le plus intéressant pour apprécier Bob Dylan en 2012. Car, après tout, qu’est-ce qui force un multimillionnaire de 71 ans à passer la moitié de sa vie dans un bus pour sillonner des routes paumées et affronter le soir un public sceptique en Bulgarie ou à Sarrebruck, quand il pourrait se contenter de savourer sa retraite devant sa piscine à Malibu, entouré de jeunes assistantes payées par les droits d’auteur de la dernière reprise d’Adele ? Au fond, Dylan a choisi d’incarner un dernier rôle dans sa carrière. Et pas celui d’artiste vénérable au sommet de son art, un autre dans lequel il a patiemment choisi de se cantonner, celui du vieux bluesman, du vieux barde allant de ville en ville remplir son rôle de passeur d’un art tombé dans l’obscurité, pour transmettre aux jeunes générations tout un héritage culturel et artistique remontant à des siècles.”

Et que les critiques, à propos de la « transmission de cet héritage », n’aillent pas se risquer à l’accuser de plagiat, comme c’est le cas à nouveau avec ce nouvel album, Tempest . Libération et Le Figaro ont cité une interview parue dans le magazine américain Rolling Stone , où Bob Dylan déclare : « Dans le folk et le jazz, la citation est une tradition riche et enrichissante. Ce sont les chochottes et les lavettes qui se plaignent de ça, ce n’est pas nouveau… […] Ce sont les mêmes personnes qui ont tenté d’épingler le nom de Judas sur moi » , ajoute-t-il en se référant aux fans de folk dans les années 1960 qui ont longtemps comparé le chanteur au personnage biblique qui a trahi Jésus. « Tous ces gens mauvais peuvent aller brûler en enfer. »

Burn in hell … Le vieux lion a encore du mordant !

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