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Bobos

6 min

Cette fois, il est à craindre que ce soit pour de bon : “le tribunal de commerce de Paris a prononcé jeudi la liquidation du Théâtre Paris-Villette , nous apprenait samedi une brève de Libération , avec prolongation d’activité jusqu’au 15 décembre.”

Le même jour, Rosita Boisseau publiait dans Le Monde un article qui commençait par : « On appelle ça avoir des bobos ! » Mercurochrome, pansement, sourire. La formule de Brigitte Lefèvre résume d’une pirouette la délicate question des blessures [non pas des théâtres qui ferment, mais] du danseur. Elle souligne la pudeur dont les interprètes entourent leurs défaillances physiques. « Nous sommes très attentifs à la forme physique des interprètes », confie la directrice de la danse à l’Opéra de Paris qui a mis en place il y a un an une commission spéciale avec les deux kinésithérapeutes et l’ostéopathe de l’Opéra. « Nous venons de changer le plancher de la scène de Bastille à la demande de certains danseurs qui le trouvaient trop souple. Et pour la fin de l’année, un troisième kiné a rejoint l’équipe. »

Fêtes de Noël oblige, branle-bas de combat au Palais Garnier et à l’Opéra Bastille, exceptionnellement dévolus au ballet. Deux programmes se télescopent : Don Quichotte, de Rudolf Noureev, et une soirée mixte William Forsythe / Trisha Brown. Un package à haut risque : 45 représentations au total. D’autant que ce répertoire est d’une extrême virtuosité technique : Don Quichotte reste l’Everest du ballet classique et fait toujours peur aux interprètes. Et puis il y a les trajets entre les deux théâtres – en métro, à scooter ou à moto ! Et quand c’est fini, ça recommence : dès le 11 décembre, les interprètes entament les répétitions de Giselle pour une tournée en Australie du 29 janvier au 10 février 2013.

Toute la compagnie est sur le pont : 154 danseurs, sans compter les… éclopés. Le danseur étoile Stéphane Bullion, qui devait ouvrir la série des Don Quichotte et être la vedette du film réalisé par François Roussillon, s’est luxé la clavicule. En revanche, Hervé Moreau est de retour après une opération du genou et deux ans d’arrêt de travail. […]

L’investissement physique du danseur entraîne un risque d’accident à hauteur de l’intensité extrême du travail. La crainte de se faire mal – elle s’aiguise avec l’âge – colonise l’esprit de l’interprète, qu’il soit classique ou contemporain. « S’il ne subit pas de violence au sens strict, en tout cas à l’Opéra, le corps du danseur fonctionne à plein régime, précise Philippe Sereni, ostéopathe à l’Opéra de Paris depuis 1984. On comprend que l’interprète entretienne une relation angoissée avec son “corps-instrument”, parfois à la limite de la névrose. “Est-ce que je vais tenir ? Encore combien de temps ? Qui peut comprendre mon problème de pied ?” Autant de questions qu’il faut savoir résoudre. »

L’ostéopathe a une formule tendrement fataliste : « Sur les milliers de pas qu’un danseur exécute, il y a évidemment des faux pas.” Car au quotidien, il est sous pression : entraînement, répétitions, représentations, tournées, auditions, styles de danse contrastés… Le métier additionne les contraintes. Quant à l’obligation d’être toujours en forme, elle aiguise le stress. […]

Au cœur d’un métier chaotique, l’accident devient le facteur ingérable d’une carrière de courte durée (l’âge moyen de la reconversion se situe entre 35 et 40 ans), hantée par l’angoisse de se retrouver hors jeu avant l’heure, voire d’être obligé de se reconvertir dans l’urgence. Dans un contexte où la concurrence est de plus en plus vive, et la précarité également toujours plus forte – sur 5 000 danseurs, 500 sont permanents –, la blessure, banalisée et intériorisée, devient presque taboue. « La plupart des danseurs répugnent à aborder le sujet, constate Agnès Wasserman, directrice du département des ressources professionnelles au Centre national de la danse, à Pantin. La politique du “tout va bien” a toujours cours dans le milieu, même si la situation évolue. » La mise en place, il y a une dizaine d’années, d’un secteur médical dédié à la danse dans le cadre du Centre médical de la Bourse, à Paris, pour les intermittents, permet d’informer les danseurs.

Car petit bobo deviendra grand. C’est souvent parce que le danseur refuse de voir les signes précurseurs qu’il se trouve confronté à de gros pépins de santé. Les pieds, les chevilles, le tendon d’Achille, les genoux, le dos sont les zones les plus fragilisées. Le surmenage, le haut niveau de résistance à la douleur, le rythme de travail discontinu, les styles chorégraphiques parfois très rudes en sont les premiers facteurs. « La violence de certaines propositions artistiques m’étonne toujours, souligne Philippe Bregeat, ostéopathe, régulièrement présent sur les plateaux à la Maison des arts de Créteil. « Quant à la rentabilité exigée des interprètes, elle entraîne un hyperfonctionnement nocif à plus ou moins longue échéance. J’ai souvent constaté que les danseurs contemporains atteignent parfois des seuils alarmants d’épuisement avant même d’attaquer une représentation. »

Encaisser, repousser ses limites, rester au top. Telle est la ligne de conduite de l’interprète, qui vit souvent comme un échec le fait d’être blessé. « La majorité des danseurs a été élevée dans la douleur et n’a pas d’autre référence, explique Nathalie Schulmann, danseuse contemporaine et formatrice en analyse fonctionnelle du mouvement. J’entends souvent les danseurs dire que la douleur leur donne le sentiment de se sentir plus vivants, car ils ont appris la danse en ayant mal. » D’où la réputation de masochisme des interprètes, qui ne semble pas complètement usurpée , constate la critique danse du Monde. […]

[Mais] les handicaps donnent parfois de bonnes idées… Blessé au genou à la fin des années 1980, Jean-Claude Gallotta, alors jeune danseur, se servit de tendeurs à vélo – aujourd’hui ce sont les élastiques qui sont utilisés – pour continuer à s’échauffer. « Je me souviens que j’étais très déprimé, raconte Gallotta. Je me demandais ce que j’allais devenir, quel métier envisager, puisque la carrière d’interprète m’était fermée. J’ai commencé à danser dans la cuisine en boitillant et créé mon premier spectacle. J’ai eu de la chance : je suis devenu chorégraphe. »

Danseurs masochistes, vous voulez percer comme chorégraphes sadiques, la solution est là : faites-vous donc un gros bobo !

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