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Cambriolages artistiques à Los Angeles

6 min

“En Europe, les cambrioleurs d’œuvres d’art cherchent leur butin dans les musées ou les galeries , note la correspondante du Monde à Los Angeles, Claudine Mulard. C’est ainsi que cinq tableaux de Picasso, Braque, Modigliani, matisse et Léger ont été volés, en 2010, au Musée d’art moderne de la Ville de Paris. Ou que le Kunsthal de Rotterdam, en octobre, a perdu sept toiles de Picasso, Matisse, Monet ou Gauguin. En Californie, les voleurs ciblent non pas les musées, mais les résidences privées, où une multitude de gens riches vivent et entreposent leurs trésors artistiques. A la mi-septembre, le cambriolage audacieux de la villa du financier Jeffrey Gundlach, à Santa Monica, et son butin estimé à 10 millions de dollars ont fait grand bruit. Tout comme, en 2009, la disparition de onze toiles d’Andy Warhol – des sérigraphies de gloires du sport (Mohamed Ali ou Pelé) – au domicile de Richard Weisman, le fils de l’entrepreneur et collectionneur Frederick Weisman. On pourrait citer d’autres exemples. Et il y a des vols qui restent secrets.

On touche là à une spécificité de la Californie, surtout celle du Sud, dans la région de Los Angeles. La concentration de richesses artistiques dans les maisons y est sans égal. Cela tient à plusieurs facteurs. Déjà, si elle était un pays, la Californie figurerait parmi les dix premières puissances économiques du monde. Le nombre de personnes très riches – producteurs de cinéma, acteurs, stars du show-business, hommes d’affaires – y est plus élevé qu’ailleurs. Tous habitent, non des immeubles, mais des villas avec jardin et piscine, qui s’apparentent plus au palais qu’à la bicoque et sont conçues par des architectes renommés. Or, ici, l’art doit accompagner l’architecture comme signe extérieur de richesse, façon d’afficher sa fortune auprès de ses amis et de ses relations. C’est la création de son temps qui se collectionne, bien plus que des tableaux primitifs italiens ou flamands. L’art est un marqueur, en Californie, au même titre que la Ferrari ou les bijoux, mais c’est aussi un style de vie et un investissement. Et parfois une passion. […]

Ces collectionneurs doivent-ils s’inquiéter ? Car si leurs villas sont bien gardées, elles sont souvent plus vulnérables qu’un musée. Robert K. Wittman, un agent du FBI à la retraite, et l’auteur de Priceless : How I Went Undercover to Rescue the World’s Stolen Treasures (« Sans prix : Comment je me suis infiltré pour sauver les trésors volés du monde »), estime que oui : « Les musées sont dotés d’excellents systèmes de sécurité, c’est moins le cas pour les résidences particulières. » D’où ces cambriolages, qui ont un bon côté, si l’on peut dire : Ils révèlent un peu du secret de ces collections privées, des efforts faits pour les acquérir. Et pour les protéger ou non. C’est au retour d’un voyage de deux jours à New York que Jeffrey Gundlach a constaté la disparition de treize toiles, dont un Piet Mondrian, un Jasper Johns, un Richard Diebenkorn – ainsi que des bijoux et montres de marque, et même une Porsche Carrera rouge dernier cri. L’amateur d’art a offert une récompense de 1,7 million de dollars à qui lui permettrait de récupérer les tableaux, dont 1 million pour le seul Mondrian, Composition (A) en rouge et blanc (1936), soit la prime la plus élevée enregistrée pour l’art contemporain. A la suite du vol, Sotheby’s a aussi dévoilé que le Mondrian avait été vendu aux enchères pour 5,3 millions de dollars en 2002, et que Green Target (1956), de Jasper Johns, inclus dans sa première exposition solo à la galerie Leo Castelli, avait été acheté 3,4 millions de dollars en 2004. L’offre d’une prime pour retrouver un tableau, qu’elle vienne d’un collectionneur, d’un musée ou d’un assureur, est une pratique courante aux Etats-Unis, pas en Europe. Pour Jeffrey Gundlach, ça a marché : ses toiles ont été retrouvées chez un concessionnaire autoradio de Pasadena, à la périphérie de Los Angeles. Les cambrioleurs étaient des amateurs qui ont profité d’un défaut de sécurité de la résidence mais ignoraient la valeur artistique de leur butin. « C’est un grand jour pour le monde de l’art », a déclaré le collectionneur. Qui a renforcé son système de sécurité et a embauché des gardes armés. Les onze Warhol appartenant à Richard Weisman, eux, ne sont pas réapparus, et l’affaire est beaucoup plus intrigante. Aucune effraction n’a été constatée au domicile du collectionneur. Et ce dernier a renoncé à toucher les 25 millions de l’assurance. La raison qu’il invoque est cocasse : « Pour éviter que ma famille et mes amis soient soumis à des interrogatoires, et que mes archives personnelles soient fouillées, car ils font de vous un suspect ! » Les assureurs enquêtent en effet auprès du collectionneur volé avant de lui verser l’indemnité, pour s’assurer qu’il n’est pas lui-même un escroc. M. Weisman refusant cette procédure, sa compagnie d’assurance a annulé l’offre de prime de 1 million de dollars visant à favoriser le retour des œuvres. Personne à Los Angeles ne souhaite commenter l’étrange vol de ces Warhol autrement que par un sourire… […]

Parmi les collectionneurs de Los Angeles , précise la correspondante du Monde , il y a la vieille garde, comme l’agent de stars Michael Ovitz et l’entrepreneur mécène Eli Broad. Ou le producteur de cinéma David Geffen, lequel, selon le quotidien Los Angeles Times, est un expert « avide, qui sait acheter à bas prix et revendre cher » – il aurait revendu pour plus de 300 millions de dollars, entre 2004 et 2006, deux Jackson Pollock, deux Jasper Johns et un Willem de Kooning. A ces « vieux » collectionneurs s’ajoutent de plus jeunes, comme les vedettes d’Hollywood Brad Pitt, Leonardo DiCaprio ou Tobey Maguire, et le musicien Kanye West. La récession économique n’a pas ralenti l’ardeur des Californiens : on l’a vu lors des ventes aux enchères d’automne, qui ont battu des records aux Etats-Unis alors que la Bourse plongeait. Merry Norris, vétéran qui conseille des amateurs d’art fortunés, le dit à sa façon : « Los Angeles est actuellement un des lieux les plus chauds du monde de l’art, et un grand tableau est quelque chose qu’on peut montrer à ses amis, à la différence de vos actions ou de vos obligations. » En d’autres termes : un Warhol est plus visible qu’un diamant, et c’est un excellent investissement.”

C’est bientôt Noël, songez-y !

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