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Camus pas mort, Nimier réenterré

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Affaire Camus, suite. Affaire Albert Camus, bien entendu. “L’exposition phare prévue sur Albert Camus dans le cadre de l’Année européenne de la culture est abandonnée… mais elle se fera quand même , rapporte la correspondante de La Croix à Marseille, Corinne Boyer. Lundi [15 octobre], le conseil d’administration de Marseille-Provence 2013 a enterré ce projet dont il était co-organisateur. Abandon « regrettable mais logique, selon Bertrand Colette, chargé de mission. Le projet était mal parti après le départ des deux commissaires d’exposition successifs, le refus de l’Etat de s’engager financièrement et des délais très courts. Une grande exposition était impossible à réaliser, mais il y a d’autres propositions. »

L’issue était prévisible, tant ce projet a fait l’objet de remous , rappelle la journaliste de La Croix . Le 12 mai, l’association organisatrice annonçait l’abandon de l’exposition Camus, cet étranger qui nous ressemble, dont l’historien Benjamin Stora était le commissaire. Catherine Camus, la fille de l’écrivain, déplorait de ne pas avoir eu à temps la liste des pièces demandées. Benjamin Stora était évincé en août sur fond de polémique, le ministère de la culture affirmant alors qu’il ne financerait pas l’exposition. Soupçonnée d’avoir voulu ménager son électorat pied-noir, la mairie UMP aixoise se tourne alors vers le philosophe Michel Onfray. Qui accepte de devenir le commissaire de l’exposition avant de renoncer le 14 septembre, dénonçant une « pétaudière » où se côtoient « les ego surdimensionnés, la chiennerie de la politique politicienne, les intrigues de réseaux » (j’avais rapporté ces propos fleuris dans une précédente revue de presse…). Mais pas question pour Aix-en-Provence de « laisser tomber Camus » en 2013, centenaire de la naissance de l’écrivain. « Il est impensable de ne pas valoriser le fonds Camus à la Cité du livre. C’est une question de prestige, d’image », affirme Sophie Joissains, adjointe à la culture. Le projet devrait être défini d’ici à deux mois. L’exposition se tiendrait en novembre 2013 à la Cité du livre d’Aix-en-Provence, à partir du fonds existant. Sa conservatrice, Marcelle Mahasela, travaillera avec Catherine Camus, entourée d’un comité scientifique à définir. S’y joindront « les bonnes volontés universitaires ». « Nous souhaitons poursuivre la même ambition qu’à l’origine, dit Sophie Joissains. Des spécialistes interviendront sur divers aspects de Camus. Michel Onfray et Benjamin Stora pourront le faire s’ils le souhaitent ». L’exposition concernerait la vie et la pensée de Camus sous diverses facettes (journaliste, philosophe…). Le projet sera soumis à Marseille-Provence 2013, qui décidera ou non de le labelliser. A la clé, une entrée au programme officiel, option qui, pour Sophie Joissains, « ne devrait a priori pas poser de problème ».”

Tiens, puisqu’on parle d’écrivain mort dans un accident de voiture, voilà que Roger Nimier refait surface, à l’occasion des 50 ans de sa disparition. “L’auteur du Grand d’Espagne est aujourd’hui célébré à droite comme à gauche , estime Sébastien Le Fol dans Le Figaro . Son style est devenu un sujet d’étude. On loue ses provocations. Il n’est pas certain qu’elles passeraient au tamis de la bien-pensance , suppose le journaliste. Au premier dérapage, ses petits collègues signeraient une pétition pour le faire virer de Gallimard.” Célébré à droite, sans doute en effet, à gauche, c’est à voir, en témoigne cet article d’Elisabeth Philippe dans Les Inrockuptibles : “Dandysme, insolence et jolies filles. Voilà l’image qui semble rester de Roger Nimier, chef de file des « Hussards », mort à 36 ans dans un accident de voiture , écrit-elle. La nuit du 28 septembre 1962, son Aston Martin, lancée à fond sur l’autoroute de l’Ouest, s’écrase contre le parapet d’un pont. Aux côtés de l’écrivain, une magnifique jeune femme blonde, Sunsiaré de Larcône, nom de plume de Suzy Durupt, romancière débutante. Une fin tragique qui donne à l’éternel jeune premier de la littérature un faux air de James Dean. Le cliché, repris dans les articles consacrés à Roger Nimier à l’occasion du cinquantenaire de sa disparition, est flatteur mais sacrément « photoshopé », idéalement poli par les ans. Les positions politiques de cet auteur d’une droite tendance Action française se retrouvent édulcorées, lissées. On préfère parler d’anticonformisme de droite. C’est plus chic. Quand, dans son retentissant article « Grognards et hussards », paru dans Les Temps modernes en 1952, Bernard Frank appose l’étiquette « Hussards » sur un groupe d’écrivains comprenant Roger Nimier, Antoine Blondin et Jacques Laurent, il ne s’embarrasse pas d’euphémismes et les qualifie de « fascistes ». Concernant Nimier, le terme est excessif. Mais le mythe de l’écrivain « dégagé » (par opposition aux écrivains engagés) l’est tout autant. Attiré par le royalisme, admirateur de Maurras, Nimier a pris position pour l’OAS pendant la guerre d’Algérie et signé, en 1960, le Manifeste des intellectuels français, qui tenait notamment à réaffirmer « la mission civilisatrice de l’armée en Algérie ». Aujourd’hui, les « néo-Hussards » se nomment Denis Tillinac ou Patrick Besson, et Pierre-Guillaume de Roux, l’éditeur de Richard Millet, consacre un livre aux Hussards originels, mouvement qui n’en fut jamais vraiment un.

Roger Nimier n’est pas Richard Millet , précise Elisabeth Philippe. Pas plus qu’il ne fut Céline. Ni dans l’abjection, ni dans le génie. Tout n’est pas à jeter chez cet écrivain, loin de là. La scène d’ouverture des Epées, son premier roman en 1948 (il le publia à 23 ans), n’a rien perdu de sa charge vénéneuse : un adolescent se masturbe sur une photo de Marlène Dietrich. Mais, à l’instar des mots anglais qu’il francise – « poulover », « slau » pour slow, « bohiscoute » pour boy-scout – et de son virilisme d’un autre âge, il y a quelque chose de daté dans ses textes. L’amas d’aphorismes dont il se repaît sonne comme un recours à la facilité. Surtout, son ironie systématique finit par faire pschitt. Dans Les écrivains sont-ils bêtes ?, recueil de critiques réédité ce mois-ci, on trouve certes quelques saillies amusantes et des passages intéressants sur William Faulkner, mais le reste est usant à force de fanfaronnade. Au sujet de l’écriture des Hussards, Bernard Frank parlait d’un « style qui se voit style, qui se sait style, qui s’est muni d’une voiture sirène pour signaler sa présence et son passage ». Sur ce point, il n’exagérait pas. Le boucan d’une voiture sirène, ça tape sur les nerfs” , conclut la critique fort énervée des Inrockuptibles .

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